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Kotouf 2026 à Djerba : quand la littérature fait parler les indépendances

À Houmt Souk, sur l’île de Djerba, le festival des littératures Kotouf 2026 a fait dialoguer les langues, les mémoires et les imaginaires autour d’un thème central : « Littératures et indépendances ». Réunissant écrivains, philosophes, artistes, intellectuels, jeunes participants et bien d’autres invités, cette deuxième édition a exploré les promesses de la liberté, tout en interrogeant les héritages et les contradictions qui persistent au-delà des indépendances politiques

Au fil des rencontres, des débats et des propositions artistiques, Kotouf 2026 a défendu une conception vivante de la littérature, envisagée comme un espace de transmission, de réflexion et de dialogue entre les cultures et les générations. Des ateliers organisés dans les établissements scolaires aux conversations entre écrivains et intellectuels, le festival a également mis l’accent sur la place des jeunes dans la création, l’expression personnelle et la circulation des récits

À l’origine de cette initiative, Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre et écrivaine, s’est entourée de Mounira Dhaou, Marielle Anselmo et Sourour Barouni pour porter ce projet collectif et faire de Kotouf un lieu de rencontre ouvert sur les littératures du Sud et les échanges interculturels

Cette deuxième édition a également bénéficié du soutien de plusieurs partenaires, dont l’engagement contribue à faire vivre la création littéraire, à favoriser les échanges culturels et à rapprocher les publics des œuvres et de celles et ceux qui les font naître. Leur contribution participe au développement d’un rendez-vous culturel qui entend inscrire durablement la littérature au cœur de la vie collective, tout en valorisant le dialogue entre les générations et les horizons culturels

Bibliothèque ouverte au cœur du souk

En partenariat avec Awatef Sassi, fondatrice du projet Bibliothèque ouverte de Djerba, le festival Kotouf a inauguré, le 11 Octobre, une bibliothèque ouverte devant l’hôtel El Marhala

Des boîtes à livres installées dans les rues du souk permettent à chacun de prendre un livre, de le lire puis de le rapporter afin qu’il poursuive son chemin vers d’autres lecteurs. Une initiative qui fait sortir les livres des bibliothèques pour les inscrire dans les espaces du quotidien et rendre la lecture accessible à tous

Jeunes au cœur de la création littéraire

Le 14 Octobre, le festival Kotouf 2026 a placé la transmission et la pratique artistique au cœur de sa programmation, avec une série d’ateliers organisés dans plusieurs établissements scolaires de l’île. L’objectif était de rapprocher les jeunes de la littérature et de leur permettre d’explorer différentes formes de création, en français, en arabe et en anglais

À Midoun, Iman Bassalah a animé un atelier d’écriture en français, tandis qu’à Houmt Souk, Nadia Hathroubi-Safsaf, journaliste et rédactrice en chef d’un magazine Le Courrier de l’Atlas, a initié les élèves à l’écriture de scénarios de bande dessinée, en mobilisant plusieurs langues. Cette approche plurilingue a permis d’ouvrir la création à différents modes d’expression et de montrer aux jeunes que les histoires peuvent se raconter aussi bien par les mots que par les images

Le programme a également fait place à l’écriture du quotidien avec l’atelier « Mots et mets », organisé par Hkeyet et animé par Hela Msellati. Accueilli à la bibliothèque municipale de Houmt Souk et à l’établissement scolaire May, cet atelier a proposé d’aborder l’écriture à travers les recettes, la mémoire culinaire et les histoires qui se transmettent autour de la table

À Ajim, les participants ont pu découvrir d’autres formes de narration grâce à l’atelier son animé par Louise Aurat et François Beaune, ainsi qu’à l’atelier d’écriture en arabe conduit par Lotfi Chebbi. Ces activités ont souligné la diversité des pratiques littéraires et artistiques défendues par Kotouf, en donnant aux jeunes la possibilité d’expérimenter, de créer et de partager leurs propres récits

Cette journée consacrée aux ateliers a constitué une première étape importante du festival, en inscrivant les rencontres littéraires dans les établissements scolaires et les lieux culturels de Djerba. Elle a préparé le terrain aux échanges avec les écrivains, aux débats et aux spectacles qui ont marqué la suite de la manifestation

Djerba, carrefour des voix et des indépendances

Dès l’ouverture du festival 2026, le 15 Octobre, Bouvet de la Maisonneuve, cofondatrice de Kotouf, en a donné le ton

C’est une fête. Ce n’est pas un colloque. Un festival, comme son nom l’indique, c’est festif

Ces propos ont résumé une certaine conception de la littérature et des échanges intellectuels. Il ne s’agissait ni de transformer les écrivains en experts chargés de délivrer des vérités définitives, ni d’enfermer leurs interventions dans le cadre rigide d’un exercice universitaire. L’ambition était plutôt de créer un espace vivant, ouvert à la circulation des idées, à la confrontation des expériences et à la diversité des points de vue, où la réflexion puisse se déployer dans un esprit de partage et de convivialité

Le choix de Djerba comme lieu de rencontre n’était pas anodin. Située au carrefour de plusieurs circulations méditerranéennes, l’île porte dans son histoire et ses pratiques culturelles les traces de rencontres entre langues, traditions et appartenances diverses. Ce contexte en faisait un cadre particulièrement propice à une réflexion sur l’indépendance, envisagée non seulement comme une rupture politique avec la domination coloniale, mais aussi comme un processus culturel, linguistique et intellectuel. Car l’indépendance ne se résume pas à l’acquisition d’une souveraineté : elle interroge également les imaginaires, les héritages et la capacité des sociétés à se réapproprier leurs récits

Trois histoires, une même question : que signifie être libre

La lecture d’un poème d’Abou el Kacem Chebbi par un jeune élève a ouvert les échanges. Le choix de ce poète tunisien, dont les vers sont associés à l’hymne national, donnait à la rencontre une résonance particulière. La poésie nationale rappelle que les mots peuvent devenir des symboles collectifs, porter un désir de libération et survivre aux circonstances historiques qui les ont fait naître

Cependant, cette entrée par la mémoire nationale allait rapidement conduire les intervenants vers une question moins commémorative que politique : l’indépendance est-elle un événement que l’on célèbre, ou une œuvre que chaque génération doit poursuivre

Autour de la table, trois trajectoires ont permis de déplacer le regard. Amira Ghenim, romancière tunisienne, a interrogé les mutations de la société à travers les histoires familiales et les rapports de pouvoir. Souleymane Bachir Diagne, philosophe sénégalais et professeur émérite à l’Université Columbia, aborde la liberté à partir de la pensée et de la condition humaine. Mouadh Jihed, écrivain palestinien vivant en Tunisie, porte une expérience dans laquelle l’indépendance demeure une aspiration inachevée, confrontée à la réalité de l’occupation et à ses conséquences sur les vies individuelles

La rencontre ne s’est pas limitée à présenter trois expériences nationales distinctes. Elle a permis de mettre en lumière ce qui les rapproche, mais aussi ce qui les différencie. La Tunisie et le Sénégal ont obtenu leur indépendance politique, tandis que la question palestinienne rappelle que certains peuples luttent encore pour leur droit à disposer d’un État souverain. Mais l’indépendance politique ne suffit pas, à elle seule, à garantir la liberté de chacun ni à mettre fin aux inégalités et aux rapports de domination

L’indépendance ne marque donc pas nécessairement la fin d’un combat. Elle ouvre aussi la question de ce que signifie être réellement libre, individuellement et collectivement

Ghenim : indépendance, une quête qui ne s’achève jamais

Pour Ghenim, l’indépendance ne peut être comprise comme un état définitivement atteint

On n’est jamais indépendants, affirme-t-elle, en développant une conception dans laquelle l’individu ne peut se penser en dehors des relations qui le constituent

Elle a invité à repenser l’indépendance au-delà de sa dimension politique. Être indépendant ne signifie pas vivre sans les autres ni se détacher de tout héritage. Chacun se construit à travers son éducation, sa culture, sa langue et ses relations avec son entourage. La véritable autonomie consiste alors à pouvoir réfléchir par soi-même, faire ses propres choix et remettre en question ce que l’on a appris

La langue joue un rôle essentiel dans cette réflexion. Romancière d’expression arabe, dont les œuvres sont traduites en français, Ghenim évolue entre deux langues qui ne portent pas nécessairement les mêmes références culturelles ni les mêmes façons de raconter le monde. Les mots ne servent pas seulement à communiquer : ils influencent aussi notre manière de comprendre la réalité, de raconter notre histoire et de nous représenter nous-mêmes

Dès lors, une question se pose : comment être libre lorsque notre manière de penser est en partie façonnée par une histoire et une culture que nous n’avons pas choisies ? Comment remettre en question certaines idées héritées lorsque nous les avons toujours considérées comme naturelles

L’enjeu ne consiste pas à rejeter sa langue, sa culture ou son passé, mais à prendre du recul pour mieux les comprendre. Il s’agit de reconnaître ce que nous avons reçu, tout en gardant la possibilité de le questionner, de le transformer et de nous en affranchir lorsque cela est nécessaire

Cette réflexion concerne aussi nos relations avec les autres. Être libre ne signifie pas vivre isolé ou ne dépendre de personne. Cela signifie pouvoir entretenir des relations dans lesquelles chacun est respecté, peut exprimer ses idées et participer aux décisions qui le concernent

L’indépendance n’est donc pas un état que l’on atteint une fois pour toutes. C’est un travail continu : apprendre à penser par soi-même, comprendre ce qui nous influence et choisir librement ce que nous voulons conserver ou transformer de notre héritage

Bachir Diagne : souveraineté insuffisante pour garantir la liberté d’une nation

Bachir Diagne a prolongé cette intuition en distinguant l’indépendance politique de l’autonomie absolue, laquelle lui paraît impossible, aussi bien pour les nations que pour les individus

Pour les pays décolonisés, la proclamation de l’indépendance possède évidemment une portée décisive. Elle marque l’accès à la souveraineté internationale, la reconnaissance d’une existence politique et la possibilité de faire entendre une voix propre parmi les nations. Elle rompt, au moins juridiquement, avec une situation dans laquelle le pouvoir de décider appartenait à une puissance extérieure

Toutefois, l’indépendance marque le début d’une nouvelle étape de l’histoire, plutôt que la fin de toutes les luttes

La véritable indépendance, c’est une création continue, une construction continue, a souligné le philosophe

Une nation peut être souveraine sans être entièrement maîtresse de ses conditions économiques, de ses choix stratégiques ou de ses orientations intellectuelles. Elle demeure inscrite dans des réseaux d’échanges, des rapports de force et des dépendances qui limitent sa marge de manœuvre. L’indépendance n’abolit pas ces relations ; elle transforme les conditions dans lesquelles un peuple peut les négocier

Diagne refuse cependant d’en conclure que la liberté nationale serait une illusion. Il propose plutôt de la penser sur le fond de l’interdépendance. Aucune société ne peut se construire en faisant abstraction des autres. La question décisive est de savoir si cette interdépendance repose sur la réciprocité ou sur la domination

La distinction est fondamentale. Dépendre des autres n’est pas nécessairement être soumis à leur pouvoir. Une relation peut permettre la coopération, l’enrichissement mutuel et la construction d’une autonomie partagée. Elle devient oppressive lorsque certains disposent du pouvoir d’imposer leurs conditions tandis que d’autres sont privés de la possibilité de les contester

Le philosophe étend ce raisonnement à l’existence individuelle. Il est revenu sur la formule cartésienne « Je pense, donc je suis », souvent associée à l’affirmation du sujet autonome, pour en questionner une lecture radicalement individualiste. L’accomplissement humain, soutient-il, ne se réalise pas en se coupant du monde, mais dans la réciprocité

L’humain n’est pas un état, mais c’est une tâche et c’est une responsabilité

Cette proposition donne à l’indépendance une dimension éthique. Être libre ne signifie pas seulement disposer de droits ou ne plus subir une autorité étrangère. Cela implique de participer à la construction d’un monde dans lequel les autres peuvent eux aussi exercer leur liberté

L’indépendance devient alors inséparable de la responsabilité. Une société ne peut se dire pleinement émancipée si elle reproduit, à l’intérieur de ses frontières, les mécanismes d’exclusion et de domination qu’elle a combattus à l’extérieur

C’est précisément à cet endroit que le dialogue entre les trois intervenants a pris toute sa force. La réflexion philosophique de Bachir Diagne a fourni un cadre pour comprendre les contradictions que le roman de Ghenim a mises en scène et que l’expérience palestinienne évoquée par Jihed a rendues particulièrement aiguës

Jihed : poids d’une liberté que l’on doit encore justifier

L’intervention de Jihed a donné au débat une dimension particulièrement concrète. Pour les Palestiniens, l’indépendance ne relève pas seulement d’un travail à poursuivre après la conquête de la souveraineté. Elle reste une aspiration liée à la liberté, à la fin de l’occupation et au droit de vivre sur leur terre et de décider de leur avenir

Interroger Jihed sur le sens de l’indépendance, c’était donc aborder une réalité différente de celle de pays qui ont déjà accédé à la souveraineté. Pour la Palestine, la question ne concerne pas uniquement les conséquences d’une libération passée, mais aussi les obstacles qui empêchent encore cette liberté de devenir une réalité

Son témoignage a toutefois élargi la réflexion au-delà de la question territoriale. Il a mis en lumière le poids des représentations qui entourent l’identité palestinienne et la nécessité, pour les Palestiniens, de justifier constamment leurs choix et leurs parcours devant les autres

La libération, ce n’est pas la libération de la terre, affirme-t-il

Cette déclaration ne signifie pas que la terre serait secondaire. Elle invite plutôt à comprendre que la liberté ne se limite pas à une question de territoire : elle concerne aussi le regard porté sur les personnes, les attentes qui pèsent sur elles et la possibilité d’exister autrement qu’à travers une cause politique

Être Palestinien, dans ce contexte, peut signifier devoir expliquer ses décisions, défendre ses choix et répondre aux attentes des autres. Pourquoi être parti ? Pourquoi vivre ailleurs ? Pourquoi ne pas être resté sur sa terre ? Pourquoi ne pas incarner la résistance de la manière attendue

Ces questions révèlent une difficulté supplémentaire : au poids d’une situation politique subie s’ajoute celui du jugement extérieur. L’individu ne doit plus seulement vivre avec les conséquences du conflit ; il se retrouve aussi sommé de justifier sa manière de les affronter

Le propos de Jihed prend une dimension particulièrement forte lorsqu’il évoque la possibilité de choisir sa nationalité avant même sa naissance. S’il avait pu choisir, dit-il, il aurait souhaité ne pas être Palestinien

Prise isolément, cette déclaration pourrait être interprétée comme un rejet de son identité. Elle exprime plutôt, dans le contexte de son témoignage, l’épuisement lié à une appartenance qui expose à la souffrance, à l’exil et à une responsabilité permanente envers une cause collective

Jihed évoque alors l’image d’un oiseau enfermé dans une cage, même lorsque celle-ci est colorée. La métaphore traduit un paradoxe : les marques d’affection, la solidarité et la reconnaissance dont une personne bénéficie ne suffisent pas nécessairement à la libérer de la condition dans laquelle elle se trouve enfermée

Cette image prend tout son sens lorsqu’il évoque l’accueil chaleureux qu’il reçoit en Tunisie. Il reconnaît la sincérité des gestes de soutien et la générosité de ceux qui l’entourent. Mais il rappelle, à travers son expérience, qu’être accueilli et admiré pour son identité ne signifie pas toujours pouvoir s’en affranchir dans le regard des autres

Il y a une différence entre reconnaître une identité et réduire une personne à cette identité. Dans le premier cas, l’individu est respecté dans son histoire et sa singularité. Dans le second, il risque de n’être perçu qu’à travers une seule dimension de son existence, même lorsque cette dimension est légitime et porteuse d’une histoire collective douloureuse

Le témoignage de Jihed invite ainsi à repenser la solidarité. Soutenir une personne ne devrait pas consister à lui imposer une image du courage, de la résistance ou du sacrifice. La solidarité prend tout son sens lorsqu’elle permet à chacun d’être entendu dans la complexité de son expérience, sans devoir constamment incarner les attentes des autres

La liberté ne consiste donc pas seulement à pouvoir défendre son identité. Elle suppose aussi de pouvoir être soi-même, dans toute sa complexité, sans être assigné à un rôle

Droit d’être humain avant d’être le représentant d’une cause

Un autre passage de l’intervention de Jihed a donné à cette réflexion toute sa portée : les Palestiniens, a-t-il insisté, ont le droit d’être des êtres humains avant d’être Palestiniens

Cette affirmation ne sépare pas l’humanité de l’identité nationale. Elle rappelle plutôt que l’appartenance politique ne doit jamais devenir une condition préalable à la reconnaissance de la dignité

Un enfant palestinien doit pouvoir jouer sans que son existence soit constamment ramenée à la guerre. Un jeune homme doit pouvoir grandir, aimer, se marier, avoir des enfants, être heureux et faire la fête sans que ces aspirations soient considérées comme secondaires face aux exigences du conflit

Dans le propos de Jihed, ces gestes ordinaires ne constituent pas une parenthèse apolitique. Ils appartiennent à l’exercice même de la liberté

C’est là que son intervention rejoint la réflexion de Diagne. Si l’indépendance est une construction continue de l’humanité, elle ne saurait se réduire à la conquête d’un statut juridique ou à l’affirmation d’une souveraineté. Elle doit rendre possibles des existences qui ne soient pas entièrement absorbées par la lutte, la survie ou la justification de soi

La liberté ne consiste pas seulement à pouvoir défendre une cause. Elle consiste aussi à pouvoir mener une vie qui ne se résume pas à cette cause

Cela ne signifie ni que l’histoire doive être oubliée, ni que la responsabilité collective puisse être abandonnée. Cela signifie que la dignité des personnes ne peut être subordonnée à leur capacité à incarner un récit politique attendu

Le témoignage de Jihed rappelle que la liberté d’un peuple ne se limite pas à la fin de l’oppression. Elle suppose aussi que ses membres puissent être reconnus comme des individus à part entière, avec leurs aspirations, leurs choix et leurs projets, plutôt que d’être constamment ramenés aux souffrances de leur peuple ou à leur lutte politique

C’est aussi le rôle de la littérature : donner à voir ces existences singulières, raconter les vies derrière les événements historiques et montrer que, même dans un contexte de conflit, les individus ne se résument ni à leur identité nationale ni à la cause qu’ils représentent

De l’indépendance à l’émancipation : les récits qui éclairent l’histoire

L’indépendance politique ne garantit pas l’émancipation de tous. Comme l’a souligné la discussion, les structures patriarcales et les inégalités sociales peuvent persister après la fin de la domination coloniale. L’exemple tunisien illustre ce décalage : malgré les avancées du Code du statut personnel de 1956, les transformations juridiques ne suffisent pas à faire disparaître les inégalités dans la vie quotidienne

Dans Le Désastre de la maison des notables, Ghenim explore l’histoire tunisienne à travers les relations familiales, les conflits intimes et les rapports entre hommes et femmes

Comme elle le rappelle, Un roman, même s’il est historique, n’est pas un livre d’histoire

La littérature révèle ainsi les conséquences humaines des bouleversements politiques et sociaux, en donnant voix à des expériences souvent absentes des récits officiels. La maison devient un espace où se dévoilent les rapports de pouvoir qui traversent toute la société

Si l’histoire établit les faits à partir de sources vérifiables, la littérature explore les expériences individuelles, les silences et les émotions que les archives ne permettent pas toujours de saisir. Les deux approches se complètent pour éclairer le passé et ses conséquences sur le présent. Qu’il s’agisse du génocide des Tutsi au Rwanda ou de l’expérience palestinienne, la littérature redonne une place aux trajectoires singulières et rappelle que les individus ne se résument jamais aux événements qu’ils traversent ni à l’identité qui leur est assignée

Hikayet Kotouf : dialogues croisés autour de la mémoire et de l’identité

La matinée a été rythmée par les rencontres Hikayet Kotouf, conçues comme des espaces de dialogue entre écrivains, intellectuels et artistes autour des récits qui façonnent les identités individuelles et collectives. Plusieurs échanges se sont tenus simultanément dans les jardins du festival et dans la salle de conférence, donnant au public l’occasion d’explorer différentes manières de raconter le monde, d’interroger l’histoire et de transmettre les expériences

Mouha Harmel et Jihed, en conversation avec Hathroubi-Safsaf, ont pu prolonger les réflexions autour de l’indépendance, de la liberté et des identités confrontées aux réalités politiques. Un autre échange a réuni Bachir Diagne et Inès Senghor, sous la conduite de Dhia Bousselmi, offrant un espace de réflexion sur les héritages culturels, la pensée et les liens entre les sociétés. Ghenim et Dany Kouyaté, accompagnés par Elizabeth Stoudmann, ont également pris part à ces rencontres, où la littérature et les récits artistiques ont invité l’audience à croiser les regards et à faire dialoguer les imaginaires

À travers ces conversations, Hikayet Kotouf a mis en avant la richesse des échanges entre disciplines et expériences, en faisant de la parole un moyen de questionner les héritages, de confronter les points de vue et de rapprocher les cultures. Cette matinée s’est poursuivie avec une séance de dédicaces des invités principaux dans le hall, prolongeant les discussions dans un cadre plus informel et permettant au public de rencontrer les auteurs et de poursuivre le dialogue autour de leurs œuvres

Littérature au croisement des mémoires et des générations

La deuxième partie du festival Kotouf a exploré les multiples façons dont la littérature fait circuler les histoires, interroge les héritages et relie les générations. Des récits de vie recueillis auprès des jeunes aux ateliers de création, en passant par les réflexions sur l’indépendance, la langue et les mémoires collectives, la programmation a donné à entendre une diversité de voix et de regards. Les rencontres ont également souligné la capacité de l’écriture à transformer les expériences individuelles en récits partagés, à questionner les héritages culturels et à ouvrir de nouvelles perspectives sur le monde contemporain. À travers la bande dessinée, la poésie et les lectures en musique, Kotouf a ainsi affirmé une conception vivante de la littérature, envisagée autant comme un espace de création que comme un lieu de dialogue, de transmission et de construction d’une mémoire commune

Récits singuliers pour raconter une humanité commune

Les rencontres de « Hikayet Kotouf » ont placé le récit et le partage d’expériences au cœur du festival, à travers trois échanges organisés simultanément. Bochra Fourti et Mohamed Aissa El Mouaddib, accompagnés par Lotfi Chebbi, ont pris part à une première conversation autour de leurs univers littéraires. De son côté, Samira Ayachi a dialogué avec Lamis Saidi, sous la conduite de Barouni, tandis qu’Afifa Smiti et Sofyen Rajeb ont échangé avec  Dhaou

Ces trois rencontres ont offert des espaces de dialogue entre des voix singulières, permettant de croiser les sensibilités, les parcours et les regards sur le monde. En donnant une place aux expériences individuelles et à la création littéraire, « Hikayet Kotouf » a rappelé que chaque histoire personnelle peut faire écho à des questionnements plus universels et contribuer à nourrir une mémoire collectiveIndépendance : entre rupture et continuité

Indépendance : entre héritages, ruptures et émancipation

L’ouverture de Kotouf 2, marquée par les interventions de Bachir Diagne et Ghenim, ainsi que par la présentation des enfants, a donné le ton d’une séquence placée sous le signe de la transmission des idées, des savoirs et des expériences. En faisant dialoguer différentes générations et sensibilités, ce premier temps a posé les bases d’une réflexion sur la manière dont les héritages se construisent, se transforment et se transmettent. La présence des enfants a également rappelé l’importance de leur donner une place dans ces espaces de réflexion, où les récits du passé peuvent nourrir de nouvelles formes de compréhension du présent et ouvrir des perspectives pour l’avenir

La conversation croisée « Indépendance : rupture ou continuité ? », réunissant Harmel et Lamis Saidi sous la modération de Bousselmi, a ensuite placé cette interrogation au cœur des échanges. Loin de considérer l’indépendance comme un événement historique dont les effets seraient définitivement acquis, cette discussion invite à interroger les transformations qu’elle a réellement produites dans les sociétés postcoloniales. Si l’indépendance politique marque une rupture avec la domination coloniale, elle ne signifie pas nécessairement la disparition immédiate de toutes les structures, les pratiques et les représentations héritées de cette période. Les langues, les systèmes de pensée, les rapports de pouvoir et les mémoires collectives continuent ainsi de façonner les sociétés contemporaines, parfois de manière invisible. La question de la continuité permet alors de mettre en lumière les héritages qui persistent, tandis que celle de la rupture conduit à examiner les possibilités de réappropriation et de transformation

La langue constitue, à cet égard, un enjeu majeur. Elle est à la fois le support d’une mémoire collective, un marqueur culturel et un espace où se manifestent les rapports de domination. Héritage d’une histoire parfois douloureuse, elle peut néanmoins devenir un instrument d’émancipation lorsque les écrivains et les poètes se la réapproprient pour exprimer leurs propres expériences, leurs imaginaires et leurs réalités. Il ne s’agit plus seulement d’utiliser une langue héritée, mais de la faire évoluer, de déplacer ses usages et de l’inscrire dans des contextes nouveaux. Cette réappropriation permet de faire entendre des voix longtemps marginalisées et de produire des récits qui échappent aux représentations imposées

La poésie occupe une place particulière dans ce processus. Par sa liberté formelle, son travail sur les sonorités et les images, elle offre la possibilité de déconstruire les usages établis, de détourner les significations conventionnelles et de renouveler les mots. Elle devient ainsi un espace d’expérimentation où la langue peut être questionnée, réinventée et investie de nouvelles significations. En faisant de l’écriture un lieu de résistance autant que de création, les poètes interrogent les héritages culturels tout en ouvrant la voie à d’autres manières de dire et de penser le monde

À travers ces échanges, Kotouf 2 a ainsi proposé d’envisager l’indépendance non comme un point final, mais comme un processus toujours en cours, traversé par des tensions entre mémoire et réinvention, héritage et émancipation. La transmission apparaît alors comme un enjeu essentiel : elle ne consiste pas uniquement à préserver ce qui a été reçu, mais aussi à le questionner, à le transformer et à le partager avec les générations suivantes. C’est dans cet espace de dialogue entre passé, présent et avenir que la littérature, la poésie et la réflexion collective peuvent contribuer à renouveler les imaginaires et à repenser les formes de l’indépendance

 Le passage du jour : quand la littérature rencontre la musique

Le festival a également proposé un moment de lectures en musique au coucher du soleil, intitulé « Le passage du jour », au Fort Borj Ghazi Mustapha. Avec Dany Kouyaté, Sahbi Chaiir et Moez Ounissi, cette rencontre a fait dialoguer littérature, voix et musique dans un cadre chargé d’histoire, propice à l’écoute et au partage. À la faveur de cette parenthèse entre jour et nuit, les textes se sont ouverts à d’autres formes d’expression, offrant au public une manière différente d’appréhender les mots, leur rythme et leur portée

Au-delà de la lecture, cette proposition artistique a mis en avant la dimension vivante de la littérature, qui se transmet autant par la voix que par l’écrit. En associant les mots aux sonorités musicales, « Le passage du jour » a ainsi inscrit la transmission dans une expérience collective, où les histoires circulent, se réinventent et se partagent. Un moment suspendu, à la croisée des disciplines, qui rappelle que la littérature est aussi une expérience sensible, capable de réunir les générations et de créer un espace commun d’émotion et de découverte

À travers ses rencontres, ses ateliers et ses propositions artistiques, Kotouf a ainsi affirmé ainsi une conception vivante de la littérature. Celle-ci ne se limite pas à la production de livres : elle recueille les voix singulières, interroge les héritages, fait dialoguer les générations et redonne une place aux histoires oubliées. À Djerba, raconter devient alors un acte de transmission, mais aussi une manière de résister à l’oubli et de construire une mémoire commune

Samia Orosemane : l’humour comme trait d’union entre les cultures

La journée s’est achevée dans une ambiance festive avec le spectacle de stand-up de Samia Orosemane. L’humoriste franco-tunisienne a marqué cette édition de Kotouf par son humour, offrant au public un moment de rire et de complicité après une journée dense en rencontres littéraires, en réflexions sur la mémoire et en échanges autour de l’identité. Connue pour son regard incisif sur les relations humaines, les différences culturelles et les situations du quotidien, Orosemane fait de l’humour un espace de dialogue. À travers ses anecdotes et son sens de l’observation, elle joue avec les représentations et les codes sociaux, qu’elle détourne avec humour, pour mieux souligner ce qui rapproche les individus, au-delà des différences

Cette soirée a prolongé, sous une autre forme, l’esprit du festival : ouvrir des espaces de rencontre, favoriser la circulation des idées et rassembler les publics autour de différentes expressions artistiques. Après les mots des écrivains et les récits de vie partagés tout au long de la journée, le rire est venu rappeler que la culture peut aussi rapprocher les générations et les communautés par la convivialité

Avec ce rendez-vous humoristique, Kotouf 2026 a ainsi refermé cette journée sur une note chaleureuse, faisant du stand-up le dernier temps fort d’un programme où littérature, réflexion et spectacle vivant se sont conjugués pour célébrer la richesse des échanges culturels à Djerba

Malek Chouchi

 

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