Tunisie-Allemagne : soixante-dix ans de relations, une nouvelle géographie du partenariat

La réception organisée le 2 Octobre 2026 à la Résidence de l’Ambassadrice d’Allemagne en Tunisie, à l’occasion de la Journée de l’Unité allemande, s’est tenue en présence du corps diplomatique, de représentants des autorités tunisiennes et de personnalités des milieux économique, culturel et médiatique.
La présence de Mohamed Ali Nafti, ministre des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’Étranger, a souligné l’importance des relations tuniso-allemandes, qui célèbrent leur 70ᵉ anniversaire en 2026.

Cette célébration a mis en lumière un partenariat fondé sur la coopération économique, scientifique et universitaire, les échanges humains et le dialogue politique.
Mémoire du 3 Octobre : la mémoire au service de la diplomatie
Le 3 Octobre 1990 a marqué un tournant majeur de l’histoire européenne. La réunification de l’Allemagne symbolise la fin d’une longue division et l’espoir d’une Europe réunie autour de la paix, de la liberté et de la coopération.

Dans son allocution, Nafti a souligné la portée universelle de cet événement, qui rappelle l’importance de la solidarité et du dépassement des divisions.
La réunification rappelle en effet qu’aucune construction politique n’est définitivement figée et qu’une aspiration collective peut, dans certaines circonstances historiques, transformer profondément l’architecture d’un continent.
Trente-six ans après cet événement, cette mémoire prend une résonance particulière dans un monde marqué par le retour des fractures, les conflits, les tensions géopolitiques, les transformations économiques et les incertitudes qui pèsent sur les équilibres internationaux.
L’Allemagne elle-même inscrit désormais sa politique extérieure dans un environnement profondément transformé. Dans ses déclarations officielles de 2026, Berlin souligne l’importance stratégique de ses relations avec les pays voisins de l’Union européenne en Afrique du Nord, notamment dans les domaines économique, énergétique et sécuritaire.
La référence à l’Unité allemande prend ainsi une portée contemporaine : elle rappelle la valeur du dialogue, de la solidarité et de la capacité des nations à construire des convergences malgré leurs différences.

1956-2026 : 70 années de partenariat tuniso-allemand
Cette année, cette célébration prend une résonance particulière.
En 2026, Tunis et Berlin commémorent soixante-dix ans de relations diplomatiques. Le ministère fédéral allemand des Affaires étrangères présente lui-même ce septième anniversaire décennal comme le reflet de liens qui se sont progressivement approfondis dans les domaines économique, culturel et politique.
Soixante-dix ans, en diplomatie, ne représentent pas seulement une durée. Ils constituent un capital accumulé.
Une relation bilatérale peut survivre aux changements de gouvernements, aux crises économiques et aux bouleversements internationaux lorsqu’elle repose sur des intérêts mutuels suffisamment solides et sur une société civile capable de lui donner une profondeur humaine.
C’est précisément ce qui semble caractériser la relation tuniso-allemande.

Elle s’est construite progressivement : coopération au développement, échanges commerciaux, implantation industrielle, enseignement supérieur, formation professionnelle, mobilité, tourisme, culture et dialogue politique ont progressivement constitué les différentes couches d’un même partenariat.
La présence actuelle de l’ambassadrice Elisabeth Wolbers s’inscrit elle-même dans cette continuité. Diplomate de carrière, ancienne ambassadrice en Algérie et responsable à plusieurs reprises au sein du ministère allemand des Affaires étrangères, elle représente depuis 2024 l’Allemagne en Tunisie.

Vers un partenariat fondé sur des intérêts mutuels
L’un des aspects les plus intéressants du discours de Nafti réside dans la manière dont il décrit le rôle allemand dans le développement tunisien.
L’Allemagne est depuis longtemps associée à la coopération au développement en Tunisie et la nature de cette relation évolue. Il ne s’agit plus simplement d’un pays apportant son expertise à un autre. Les deux économies sont désormais reliées par des chaînes de valeur, des compétences, des investissements et des réseaux humains.
La récente présence industrielle allemande en Tunisie en fournit une illustration concrète. Le 1er Octobre 2026, à Béja, la deuxième usine tunisienne du groupe allemand Kromberg & Schubert a été inaugurée. Le projet représente un investissement industriel important et doit accompagner une montée en puissance considérable de l’emploi.
La coopération économique tuniso-allemande n’est plus uniquement une affaire de capitaux transférés vers la Tunisie. Elle concerne désormais la capacité de la Tunisie à s’insérer dans des chaînes industrielles internationales, à produire pour des marchés exigeants, à former des compétences et à participer à des secteurs technologiques à forte valeur ajoutée.
Plus de 320 entreprises, un partenariat solide
La présence de plus de 320 entreprises allemandes en Tunisie témoigne de la solidité des liens économiques entre les deux pays.
Derrière ces entreprises se trouvent des emplois, des compétences, des fournisseurs, des exportations, des transferts de technologie et des relations durables entre les deux économies.
Le secteur automobile en constitue un exemple particulièrement parlant. Le ministère fédéral allemand des Affaires étrangères souligne en 2026 l’importance stratégique des relations d’approvisionnement avec la Tunisie, notamment pour l’industrie automobile allemande.
L’Allemagne bénéficie de la proximité géographique de la Tunisie, de ses compétences et de sa capacité industrielle. La Tunisie, de son côté, peut tirer parti de son accès aux chaînes de valeur européennes, des investissements, des transferts de savoir-faire et des possibilités d’exportation. C’est cette complémentarité qu’il faut désormais approfondir.
La compétition mondiale ne porte plus uniquement sur le coût du travail. Elle se joue sur la qualité des compétences, la rapidité logistique, l’innovation, la transition énergétique, la digitalisation et la capacité à sécuriser les chaînes d’approvisionnement.
Sur chacun de ces terrains, la relation tuniso-allemande dispose de marges de progression.
5,3 milliards d’euros d’échanges commerciaux entre les deux pays
Le volume des échanges commerciaux, qui a dépassé 5,3 milliards d’euros l’année précédente, constitue un autre indicateur de cette densification. Ce chiffre montre que la relation économique tuniso-allemande s’inscrit dans une logique européenne plus vaste.
Pour Berlin, la Tunisie représente à la fois un voisin méditerranéen, une plateforme industrielle et un partenaire dont la proximité avec l’Europe constitue un avantage économique.
Pour Tunis, l’Allemagne représente l’une des principales puissances industrielles européennes et un partenaire susceptible de contribuer à la montée en gamme de l’économie tunisienne.
Le ministère allemand des Affaires étrangères souligne d’ailleurs que l’Allemagne est le troisième marché d’exportation de la Tunisie et insiste sur l’importance croissante des relations industrielles et des échanges de compétences.
À quelques heures de l’Europe, la Tunisie peut apparaître comme un prolongement naturel de certaines chaînes de production européennes.
Capital humain, au cœur du partenariat
C’est probablement l’aspect le plus profond du discours de Nafti. Une relation internationale peut être construite par des gouvernements. Elle ne devient durable que lorsque les sociétés elles-mêmes se l’approprient.
Des générations de Tunisiens ont étudié, travaillé et vécu en Allemagne. Des étudiants et chercheurs circulent entre les deux pays. Des ingénieurs et des médecins travaillent dans les deux espaces. Des entrepreneurs créent des ponts entre les deux économies.
La relation tuniso-allemande possède précisément cette dimension humaine.
Le ministère allemand des Affaires étrangères indique qu’environ 7500 jeunes Tunisiens étudient actuellement dans des établissements d’enseignement supérieur allemands, tandis que des professionnels tunisiens contribuent notamment au système de santé allemand.
Cette réalité change profondément la signification de la migration. Elle n’est plus seulement un phénomène démographique ou social à gérer. Elle constitue également une infrastructure humaine de coopération.
La diaspora tunisienne peut ainsi être considérée comme un capital relationnel. Elle connaît les langues, les institutions, les pratiques professionnelles et les cultures des deux pays.
La véritable question pour les prochaines décennies sera donc de savoir comment transformer cette mobilité en un levier puissant d’échange des compétences, des investissements, de l’innovation et des projets.
Coopération universitaire : préparer l’avenir
Les programmes d’échanges culturels et académiques occupent une place particulière dans cette architecture car une usine peut être construite en quelques années mais une compétence scientifique, elle, se construit sur une génération.
Les échanges universitaires ont précisément cette temporalité longue. Les relations entre universités, centres de recherche, étudiants et enseignants constituent l’une des formes les plus durables de diplomatie.
Les initiatives observées en 2026 dans des domaines comme l’intelligence artificielle, la santé numérique, la télémédecine et l’innovation montrent que la coopération évolue également vers des secteurs où la connaissance devient la principale ressource stratégique.
Le partenariat pourrait ainsi progressivement passer d’une logique de transfert de savoir-faire à une logique de coproduction de connaissances. C’est une évolution fondamentale.
La Tunisie ne serait plus uniquement destinataire d’expertise : elle deviendrait davantage productrice, avec ses universités, ses ingénieurs, ses chercheurs et ses entreprises, de solutions destinées aux deux marchés.

De la coopération bilatérale à la dimension européenne
L’intervention de Nafti a également abordé les grands enjeux géopolitiques actuels.
La Tunisie souhaite approfondir son partenariat historique avec l’Union européenne, tout en mettant en avant le respect de sa souveraineté, de ses choix et de ses institutions. Cette formulation donne à l’Allemagne une place particulière.
L’Allemagne est à la fois un partenaire bilatéral de la Tunisie et l’une des principales puissances de l’Union européenne. Elle peut donc constituer un interlocuteur important dans le dialogue entre Tunis et Bruxelles.
La relation tuniso-allemande possède ainsi deux niveaux. Le premier est bilatéral : commerce, investissement, formation, tourisme, coopération technique, culture et mobilité. Le second est européen : politique méditerranéenne, énergie, transition écologique, chaînes de valeur, sécurité régionale et relations entre l’Union européenne et ses voisins du Sud. C’est probablement à ce deuxième niveau que se trouve l’un des principaux enjeux des prochaines années.
L’enjeu sera désormais de traduire cette ambition en actions concrètes et en résultats durables.
Transition énergétique : une nouvelle frontière du partenariat
L’énergie pourrait devenir l’un des grands dossiers de la relation tuniso-allemande.
Le ministère allemand des Affaires étrangères indiquait déjà, à l’occasion de la visite de Johann Wadephul en Tunisie à la fin Août 2026, que les discussions portaient notamment sur le raccordement de la Tunisie au réseau énergétique européen et sur le développement des énergies renouvelables.
Ce dossier est particulièrement stratégique. La Tunisie dispose d’un potentiel important dans les énergies renouvelables, tandis que l’Allemagne cherche à accélérer la transformation de son système énergétique.
La proximité géographique entre les deux rives de la Méditerranée ouvre donc un champ de coopération qui dépasse les échanges commerciaux classiques.
Il s’agit potentiellement de bâtir de nouvelles chaînes de valeur autour de l’électricité renouvelable, de l’hydrogène, des infrastructures, des technologies propres et des compétences.
Ainsi, la relation tuniso-allemande pourrait progressivement passer de la coopération industrielle traditionnelle à une coopération autour de la transformation énergétique de l’économie.
Tourisme, autre pont entre les sociétés
Dans cette architecture, environ 330000 touristes allemands se rendent chaque année en Tunisie, selon le ministère allemand des Affaires étrangères.
Chaque visiteur représente évidemment une activité économique. En outre, le tourisme représente une forme de diplomatie des sociétés. Il crée une connaissance directe du pays, de sa culture, de son patrimoine et de sa population.
L’Allemagne ne constitue donc pas seulement pour la Tunisie un marché économique ou un partenaire institutionnel. Elle représente également une société avec laquelle des millions de contacts humains ont été établis, directement ou indirectement, au fil des décennies.
Relation bilatérale confrontée aux mutations du monde
C’est ici que la célébration du 2 Octobre prend une dimension plus vaste.
Le partenariat tuniso-allemand entre dans une période où les deux pays sont confrontés à des transformations profondes : recomposition des chaînes de valeur, transition énergétique, révolution numérique, intelligence artificielle, vieillissement démographique, mobilité des compétences, tensions géopolitiques et évolution de l’ordre international.
La diplomatie économique ne peut plus être séparée de la diplomatie politique. En effet, l’énergie touche à la sécurité. La migration touche au marché du travail. La formation touche à la compétitivité. La technologie touche à la souveraineté. Le climat touche à l’économie. Et les chaînes d’approvisionnement touchent désormais à la sécurité nationale.
C’est pour ces raisons, la relation tuniso-allemande de demain devra nécessairement être plus transversale.
Monde arabe et question palestinienne au cœur du dialogue politique
L’allocution de Nafti a également replacé la relation bilatérale dans le cadre plus large des crises internationales, en insistant sur la nécessité de renforcer la concertation dans les instances internationales et de défendre les principes du droit international.
La question palestinienne y occupe une place centrale. Le ministre a réaffirmé la position tunisienne en faveur des droits palestiniens et appelé à mettre fin aux souffrances du peuple palestinien. Cette dimension rappelle que le dialogue tuniso-allemand ne se limite pas aux questions économiques.
Les deux pays peuvent également être appelés à échanger sur les grands dossiers internationaux, même lorsque leurs sensibilités ou leurs positions ne sont pas nécessairement identiques.
La diplomatie moderne ne consiste pas à supprimer les différences. Elle consiste à créer des espaces permettant de les gérer par le dialogue. C’est particulièrement important dans un environnement international où les crises du Moyen-Orient, du Sahel, de la Méditerranée et de l’Europe sont de plus en plus interdépendantes.
L’unité allemande, une source d’inspiration pour la Méditerranée
Le véritable défi pour l’avenir ne réside pas uniquement dans la célébration de soixante-dix années de relations diplomatiques, mais dans la capacité à bâtir, ensemble, les perspectives et les réalisations des soixante-dix prochaines années.
La Tunisie aspire à davantage d’investissements, de transferts technologiques, de formation et d’accès aux marchés, tandis que l’Allemagne recherche des compétences, des chaînes d’approvisionnement fiables, de nouveaux débouchés et un environnement économique stable.
Si les deux pays parviennent à conjuguer souveraineté et interdépendance, intérêts nationaux et intérêts communs, compétitivité et développement, mobilité et circulation des compétences, transition énergétique et croissance, dialogue politique et respect des différences, alors le partenariat tuniso-allemand pourrait franchir une nouvelle étape dans son développement.
Le défi consiste désormais à transformer le capital accumulé au cours de sept décennies en une stratégie tournée vers l’avenir, ouvrant un nouveau chapitre dans lequel la Tunisie et l’Allemagne ne seraient plus seulement des partenaires historiques, mais aussi des acteurs appelés à façonner ensemble une relation adaptée aux réalités d’un monde en profonde mutation.
Malek Chouchi




