ثقافة

The Buena Vista Orchestra à Hammamet : la mémoire vivante de la musique cubaine

Il est des musiques qui n’ont pas besoin d’être traduites. Quelques notes suffisent pour abolir les barrières de la langue et rassembler un public autour d’une même émotion. C’est ce qu’a démontré The Buena Vista Orchestra, Mardi 28 Juillet 2026, sur la scène du Théâtre de plein air de Hammamet, lors d’un concert dans le cadre de la 60ᵉ édition du Festival international de Hammamet

Dès les premiers accords, les gradins se sont transformés en une vaste scène de danse. Les spectateurs, de toutes générations et de toutes nationalités, se sont laissés emporter par les rythmes cubains, reprenant en chœur des refrains devenus universels. Sans forcément comprendre l’espagnol, ils en partageaient l’essentiel : l’énergie, la joie et la force fédératrice de cette musique

Cette soirée n’était pas seulement un concert ; elle était une immersion dans l’histoire musicale de Cuba. Pendant près de deux heures, l’orchestre a fait revivre un patrimoine né dans les quartiers populaires de La Havane, où les traditions africaines, européennes et caribéennes se sont rencontrées pour donner naissance à des genres devenus emblématiques de la musique latino-américaine

Héritier du légendaire projet Buena Vista Social Club, qui, dans les années 1990, révéla au monde la richesse de la musique traditionnelle cubaine, The Buena Vista Orchestra poursuit aujourd’hui cette mission de transmission. Là où le projet originel avait permis de redonner vie à un répertoire alors menacé d’oubli, l’orchestre actuel s’attache à le faire vivre auprès de nouvelles générations, sans jamais trahir son authenticité

Sur scène, l’ensemble était dirigé par le violoniste cubain Rolando Morejón Reyes, entouré de musiciens ayant collaboré avec plusieurs grandes figures de la musique latino-américaine, parmi lesquelles Omara Portuondo, Celia Cruz, Chucho Valdés et Willie Colón. Leur complicité musicale, nourrie par une longue expérience de cette tradition, conférait au spectacle une remarquable cohésion

Avant que ne retentissent les premières notes, le producteur du groupe, Steven Machat, est venu saluer le public tunisien. Se disant honoré de présenter ce projet en Tunisie, il a évoqué avec admiration l’histoire du pays, rappelant le rayonnement de Carthage et la figure d’Hannibal. Il a ensuite souligné que la musique cubaine elle-même est le fruit d’un dialogue entre les cultures, née de la rencontre entre les héritages africains et les traditions européennes, traversant aujourd’hui une nouvelle fois la Méditerranée pour retrouver un public avide de découvertes

Cette diversité culturelle se retrouvait naturellement dans le programme musical. Les morceaux interprétés faisaient dialoguer les grands styles traditionnels cubains: le son cubain, le boléro, le danzón ou encore le cha-cha-cha, autant de genres qui constituent l’ossature du patrimoine musical de l’île depuis plus d’un siècle

L’orchestre a ouvert le concert avec « No Me Molesto », avant d’enchaîner les grands classiques qui ont façonné la renommée mondiale du répertoire cubain, notamment « Chan Chan », « Carretero » et « Candela ». À chaque morceau, les spectateurs accompagnaient les musiciens de leurs applaudissements, de leurs chants et de leurs pas de danse, transformant progressivement le théâtre en une immense célébration populaire

La richesse sonore de l’ensemble reposait sur un équilibre subtil entre tradition et virtuosité. Le tres cubain, instrument emblématique de Cuba, dialoguait avec le piano et les cuivres, tandis que les congas, maracas, claves et timbales tissaient une trame rythmique irrésistible. Les nombreuses séquences d’improvisation, profondément ancrées dans la culture musicale cubaine, permettaient à chaque musicien d’exprimer pleinement la singularité de son instrument, dans un dialogue permanent avec le reste de l’orchestre

Le chant, construit selon le principe traditionnel du call and response, alternant entre le soliste et les choristes, favorisait une interaction constante avec le public. Peu à peu, les frontières entre la scène et les gradins disparaissaient. Les applaudissements devenaient percussions, les voix se mêlaient au chœur, et le public s’intégrait naturellement à la performance

Les chansons interprétées racontaient les thèmes intemporels qui traversent la musique cubaine : l’amour, la nostalgie, la ville, les rencontres, la solidarité, la fête et les joies simples du quotidien. Derrière leur apparente légèreté, elles rappellent aussi que la musique constitue une mémoire collective, une manière de préserver l’identité d’un peuple et de faire face aux épreuves de la vie

L’un des moments les plus marquants de la soirée résidait précisément dans cette capacité de la musique à faire naître spontanément le mouvement. La danse ne constituait pas un simple intermède ; elle était le prolongement naturel du rythme. Fidèle à l’esprit du son cubain, l’orchestre maintenait une pulsation constante qui invitait irrésistiblement le public à se lever et à partager cette célébration collective

Alors que les musiciens quittaient une première fois la scène, les applaudissements et les acclamations redoublèrent d’intensité. Refusant de laisser s’achever cette parenthèse musicale, le public réclama avec insistance un rappel. Quelques instants plus tard, les artistes réapparurent sous une ovation. Le violoniste lança simplement : « Listen! ». La musique reprit aussitôt, offrant un dernier moment d’une énergie communicative qui transforma les dernières minutes du concert en une véritable fête populaire

Cette conclusion apparaissait comme le prolongement naturel d’une soirée qui aura démontré, une fois encore, la portée universelle de la musique cubaine. Plus qu’un concert, The Buena Vista Orchestra a offert au public de Hammamet un voyage dans une mémoire vivante, où chaque mélodie raconte une histoire, chaque rythme célèbre un héritage, et chaque chanson rappelle que certaines traditions continuent de traverser les continents sans jamais perdre leur pouvoir de rassembler

Entre La Havane et Hammamet, la distance semblait soudain s’être réduite. Ce qui avait franchi la Méditerranée ce soir-là n’était pas seulement un répertoire musical, mais un patrimoine vivant, transmis de génération en génération et toujours capable de faire battre les cœurs au même rythme

Malek Chouchi

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