Sami Yusuf au FIC 2026 : une célébration de la musique comme langage universel de l’âme

Le Théâtre antique de Carthage s’est transformé, Vendredi 1er Août, en un vaste espace de contemplation où la musique a transcendé le simple spectacle pour devenir une expérience sensorielle, spirituelle et humaine. À l’occasion de la onzième soirée du Festival international de Carthage (FIC), Sami Yusuf a offert au public tunisien bien davantage qu’un concert : un voyage à travers les civilisations, les traditions musicales et les grandes quêtes de l’humanité

Cette première apparition sur la scène de Carthage revêtait une portée symbolique particulière. Quatorze ans après son unique passage en Tunisie, en 2012, l’artiste britannique d’origine iranienne retrouvait un public qui lui est resté fidèle. Figure majeure de la scène musicale internationale, chanteur, compositeur, multi-instrumentiste et chercheur infatigable des patrimoines sonores du monde, Yusuf s’est imposé au fil des années comme l’un des créateurs les plus influents de sa génération. Son œuvre, traduite dans des dizaines de langues musicales, conjugue spiritualité soufie, héritages orientaux, musique classique occidentale et traditions populaires méditerranéennes
Sa venue à Carthage s’inscrit dans une vaste tournée internationale qui accompagne son dernier projet artistique. Pour cette occasion, il était entouré du Fons Sophiae Collective, l’ensemble qu’il a fondé et dont le nom latin signifie « Fontaine de la sagesse ». Réunissant une trentaine de musiciens et de choristes issus de plusieurs pays, cette formation constitue à elle seule une illustration du dialogue des cultures que Yusuf défend depuis le début de sa carrière. Deux voix marocaines, Nabila Maan et Ismaïl Boujia, ainsi que le chanteur espagnol Isra Moro, complétaient cette distribution cosmopolite

Dès les premières minutes, le ton était donné. Sans artifices scéniques, la voix de Yusuf s’est élevée dans une quasi-pénombre, accompagnée uniquement de percussions orientales et de deux qanouns. Cette entrée dépouillée installait immédiatement une atmosphère méditative, presque liturgique, invitant le public à une écoute attentive plutôt qu’à une simple consommation musicale

Le premier morceau, « Wallahi Ma Tala’at Shamsun Wala Gharabat », célèbre poème mystique d’Al-Hallaj mis en musique par Omar Khayrat, ouvrait un parcours où la poésie soufie devenait la matière première d’une création profondément contemporaine. La composition glissait ensuite avec une remarquable fluidité vers des accents flamenco, avant d’intégrer des passages en espagnol puis en latin, illustrant l’une des signatures artistiques de Yusuf : faire dialoguer des traditions éloignées dans un langage musical cohérent
Cette philosophie de la rencontre culturelle s’est pleinement exprimée avec « Veritas », œuvre hybride dont l’artiste a lui-même présenté la genèse. Le texte latin puise dans les écrits de la mystique allemande Hildegarde de Bingen, tandis que les vers espagnols sont empruntés à saint Jean de la Croix. Créée à Amsterdam en 2021 dans le cadre de la série One Heartbeat, cette composition était interprétée à Carthage dans sa version intégrale, seulement pour la deuxième fois depuis sa création
Visiblement ému, Yusuf a partagé son émotion avec le public
C’est la première fois que je me produis dans le théâtre antique de Carthage, et en me tenant ici, je mesure pleinement le privilège que cela représente
Plus qu’une simple formule de circonstance, cette déclaration révélait sa volonté de concevoir chaque concert comme une création singulière
Le programme est conçu spécialement pour le lieu qui l’accueille, pour son public et pour l’instant unique de cette soirée, a-t-il ajouté

Le spectacle s’est ensuite développé comme une succession de tableaux musicaux où chaque œuvre semblait prolonger la précédente sans rupture. Yusuf revisitait un second poème d’Al-Hallaj, « Beladhi askara », dans un arrangement inédit, avant d’interpréter « Madad », version arabe de Nasimi, puis « Lifting the Veil », extrait de son dernier album Ecstasy, paru en Mars 2026
L’un des moments les plus poignants de la soirée fut incontestablement l’hommage rendu au peuple palestinien. Sur des vers de Mahmoud Darwich « Nous aimons la vie autant que possible », Yusuf et Nabila Maan ont porté une ode à la résilience dont les rythmes rappelaient la dabké palestinienne. Sans discours militant, la musique devenait ici un espace de mémoire, de solidarité et d’espérance, fidèle aux valeurs universelles qui traversent toute l’œuvre du musicien

Le voyage musical se poursuivait avec le célèbre mouachah andalou « Lama bada yatathanna », revisité dans une longue version mêlant anglais, espagnol et arabe. Puis, vint l’un des moments les plus fédérateurs de la soirée avec « Hasbi Rabbi », morceau emblématique de l’album My Ummah (2005), repris spontanément par une grande partie du public. Ce chant collectif rappelait combien certaines œuvres de Yusuf ont accompagné toute une génération de mélomanes bien au-delà des frontières culturelles ou religieuses

Le récent album « Ecstasy » occupait naturellement une place importante dans le programme avec « Ilanaha », mais également avec « Un Corazón Bailando », extrait de l’album Alma: When Paths Meet (2024). Véritable manifeste artistique, cette composition fait dialoguer flamenco, mawwals marocains, héritage andalou et sonorités venues d’Azerbaïdjan. Les quatre solistes présents sur scène y déployaient une remarquable complicité vocale, donnant corps à cette vision d’une musique sans frontières
Enfin, c’est avec « Ecstasy », morceau éponyme d’un album dont la réalisation aura nécessité une décennie de travail, que la soirée s’est achevée. Interprétée pour la première fois dans cette configuration, cette fresque multilingue faisait la part belle aux percussions, dont la puissance rythmique portait progressivement l’ensemble vers une forme de transe maîtrisée. Au terme de cette montée en intensité, une longue ovation debout est venue saluer la prestation de Yusuf et de ses musiciens

Au-delà de sa qualité artistique, ce concert rappelle ce que le FIC peut offrir lorsqu’il fait le choix de propositions ambitieuses : des œuvres capables de dépasser les frontières esthétiques pour ouvrir un espace de dialogue entre les cultures, les langues, les croyances et les sensibilités. Dans un monde marqué par les fractures identitaires, Yusuf oppose une autre vision : celle d’une musique qui ne cherche ni à uniformiser les différences ni à les opposer, mais à les faire résonner ensemble
Le Théâtre antique de Carthage, héritier de plusieurs millénaires d’histoire, semblait alors retrouver l’une de ses vocations premières : être un lieu où les civilisations se rencontrent. Plus qu’un concert, cette soirée aura constitué une véritable méditation musicale sur la beauté du monde, la mémoire des peuples et la possibilité, toujours renouvelée, d’un dialogue universel
Malek Chouchi




