ثقافة

Mariza au FIH 2026 : quand le fado devient une expérience d’écoute et d’émotion

Lorsque les premières notes de fado ont résonné sur la scène du Théâtre de Hammamet, le temps a semblé ralentir. Pendant près de deux heures, le festival a délaissé le spectaculaire au profit d’un art fondé sur l’écoute, le silence et l’émotion. Invitée de la 60ᵉ édition du Festival international de Hammamet (FIH), Samedi 1er Août, la chanteuse portugaise Mariza a entraîné le public dans un voyage au cœur du fado, portée par une voix d’une intensité exceptionnelle et une scénographie d’une remarquable sobriété

Venue présenter Amor, son dernier album, dans le cadre d’une tournée qui marque notamment sa rencontre avec le public africain et arabe, Mariza a offert bien davantage qu’un concert. Son spectacle s’est imposé comme une réflexion sensible sur l’amour, la mémoire, les liens humains et cette mélancolie lumineuse qui constitue l’essence même du fado

Dès son entrée en scène, le parti pris artistique était évident. Sans recherche d’effets spectaculaires, Mariza s’est avancée seule à l’avant de la scène, tandis que les quatre musiciens prenaient place en retrait. Cette disposition traduisait d’emblée la philosophie du spectacle : la voix au centre du récit, les instruments au service de l’émotion. En effet, le fado ne cherche jamais l’effet immédiat, il préfère prendre son temps, laisser respirer les mots et accorder autant d’importance aux silences qu’aux notes

Cette immersion a commencé avec « Estranha Forma de Vida », l’un des morceaux emblématiques du répertoire portugais. Dès cette première interprétation, Mariza ouvrait les portes d’un univers où se croisent la nostalgie, l’attente, l’amour et la saudade, cette émotion si singulière qui irrigue le fado depuis sa naissance dans les quartiers populaires de Lisbonne

Native du Mozambique mais élevée dans le quartier historique de Mouraria, berceau du fado, Mariza a grandi au milieu des cafés populaires où résonnaient les guitares portugaises et les récits chantés des fadistas. C’est là que s’est forgée son identité artistique, nourrie par une tradition qu’elle a su porter bien au-delà des frontières portugaises. Elle figure aujourd’hui parmi les plus grandes ambassadrices du fado contemporain, avec plus de cinquante disques de platine, plusieurs nominations aux Grammy Awards et une carrière qui l’a menée sur les plus prestigieuses scènes d’Europe, d’Amérique et d’Asie

À Hammamet, la chanteuse n’a jamais cherché à instaurer une distance avec son public. Entre les chansons, elle s’est adressée aux spectateurs avec simplicité. Tentant d’abord quelques mots en français, elle a souri en s’excusant de ne pas parfaitement maîtriser la langue. La salle lui a répondu par de chaleureux applaudissements. Elle a alors exprimé son bonheur de chanter dans « ce merveilleux festival », avant de poursuivre en anglais pour présenter une chanson de son nouvel album Amor. Expliquant que le texte évoquait l’amour, elle en a lu quelques vers avant de laisser la musique poursuivre ce que les mots avaient commencé à raconter

Cette proximité humaine constitue l’une des grandes forces de Mariza. Chaque chanson est précédée d’un récit, d’une confidence, d’une réflexion sur les sentiments, les épreuves ou les rencontres. Ces intermèdes ne sont jamais anecdotiques ; ils prolongent le sens des œuvres et construisent un dialogue permanent avec le public. Alternant le portugais, l’anglais et parfois le français, elle fait de chaque concert une conversation intime plus qu’une simple succession de morceaux

Sur le plan musical, la chanteuse navigue avec une remarquable aisance entre le murmure et les envolées lyriques. Sa voix dialogue constamment avec la guitare portugaise, tandis que la basse, la guitare électrique et les autres instruments enrichissent discrètement l’écriture sonore. Les passages instrumentaux apparaissent comme le prolongement naturel des textes plutôt que comme de simples transitions, donnant au spectacle une remarquable continuité

Le programme mêlait plusieurs titres emblématiques de son parcours à des compositions extraites de son nouvel album. « Júlia Florista », « Há Palavras », « Barco Negro », « Onde Vais » ou encore « Maria Joana » ont jalonné cette soirée où toutes les chansons semblaient reliées par un même fil conducteur : l’amour, l’absence, la mer, le souvenir et l’espérance. Autant de thèmes qui fondent l’identité du fado, inscrit depuis 2011 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO

La scénographie participait pleinement à cette esthétique de l’épure. Aucun décor envahissant, aucune projection spectaculaire : la lumière constituait le principal langage visuel du concert. Une dominante bleue baignait la scène, des fonds jusqu’au plateau, installant une atmosphère de sérénité en parfaite harmonie avec la musique. Cette couleur, loin d’être un simple choix esthétique, évoquait la mer, élément central de l’imaginaire portugais, tout en réduisant l’immensité du théâtre de plein air pour créer une impression d’intimité

À plusieurs reprises, Mariza apparaissait seule dans un étroit faisceau lumineux, tandis que ses musiciens demeuraient plongés dans une pénombre délicate. Puis, les éclairages évoluaient progressivement, dessinant la silhouette de la chanteuse devant un halo bleu qui semblait prolonger sa présence presque irréelle. Cette sobriété visuelle renforçait encore la puissance expressive de sa voix

La barrière de la langue n’a jamais constitué un obstacle entre l’artiste et le public tunisien. Si la majorité des spectateurs ne comprenait pas les paroles en portugais, chacun semblait saisir leur portée émotionnelle. L’interprétation, les inflexions de la voix et la sincérité de l’expression suffisaient à transmettre ce que les mots ne pouvaient expliquer

Lorsque les dernières notes de « Maria Joana » se sont éteintes, un long tonnerre d’applaudissements a envahi le théâtre. Debout, le public a salué Mariza et ses musiciens, conscients d’avoir assisté à une performance où le fado s’est révélé non comme un patrimoine figé, mais comme un art vivant, capable de se réinventer sans jamais renoncer à son âme

Dans une époque dominée par le spectaculaire et l’immédiateté, Mariza rappelle qu’un concert peut encore être un espace de contemplation. À Hammamet, elle n’a pas simplement chanté le fado : elle en a révélé toute la portée universelle, faisant de cette soirée l’un des moments les plus marquants de la 60ᵉ édition du FIH

Malek Chouchi

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