ثقافة

Saber Rebaï à Nabeul : une soirée où la chanson tunisienne a retrouvé toute sa force

Le Théâtre de plein air de Nabeul a vibré au rythme de la voix de Saber Rebaï, à l’occasion d’une soirée, jouée à guichets fermés, qui a réuni émotion, nostalgie et célébration de la chanson tunisienne

Figure incontournable de la scène musicale tunisienne et arabe, l’artiste a offert au public un spectacle construit autour de plusieurs étapes de son riche répertoire, tout en ouvrant une fenêtre sur la relève artistique

Dès les premières notes, le public a répondu présent. Dans les gradins comme devant la scène, les spectateurs ont accompagné l’artiste, repris certains refrains et créé cette atmosphère particulière qui caractérise les grandes soirées des festivals tunisiens

Voix et répertoire qui traversent les générations

La force de Rebaï réside dans cette capacité rare à faire dialoguer plusieurs générations autour d’un même répertoire, en faisant coexister la mémoire de la chanson tunisienne, les influences de la musique arabe et une écriture plus contemporaine. Au fil d’une carrière de plusieurs décennies, l’artiste a constitué un répertoire riche et contrasté, où se côtoient chansons sentimentales, titres populaires, œuvres inspirées du patrimoine tunisien et créations plus récentes. Cette diversité lui permet de s’adresser aussi bien à ceux qui suivent son parcours depuis ses débuts qu’à un public plus jeune

À Nabeul, cette richesse a été au cœur d’un spectacle construit comme un véritable parcours musical à travers différentes étapes de sa carrière. Rebaï a notamment interprété « Ma Chaa Allah Aliha »« Tmannit »« Ya Lella »« Ma Tebkich » et « Attahadda El Alam », avant de faire découvrir ou redécouvrir au public « Ana Tayer ». La soirée a également accordé une place importante au patrimoine musical tunisien, avec notamment « Hobbi Yetbaddel Yetjadded », dans un hommage à Hédi Jouini, ainsi que « Khalles Tarek »« Sayd Er-Rim » et « Barcha ». Cette sélection a permis de faire entendre différentes facettes de l’artiste, entre répertoire tunisien, chanson sentimentale et titres ayant marqué son parcours

L’intérêt du spectacle résidait précisément dans cette circulation entre passé et présent. Les chansons familières ont suscité une forte participation du public, tandis que les titres plus récents ont montré que Rebaï ne se contente pas de revisiter les succès qui ont construit sa notoriété. Il continue à faire évoluer son répertoire et à chercher de nouvelles façons de rester en contact avec son public

La soirée n’a donc pas pris la forme d’un simple concert nostalgique. Elle s’est plutôt présentée comme une traversée de la mémoire musicale tunisienne et de l’itinéraire artistique de Rebaï, où les chansons anciennes retrouvaient une nouvelle énergie sur scène et où les œuvres plus récentes venaient inscrire cette longue carrière dans le présent. Cette capacité à réunir souvenirs, patrimoine et création contemporaine explique en grande partie la complicité durable qui unit l’artiste à son public

Moment fort : l’arrivée d’Ahmed Rebaï sur scène

Mais l’un des moments les plus marquants de la soirée a été sans doute la montée sur scène d’Ahmed Rebaï, le neveu de Rebaï, venu partager un moment musical avec son oncle

Cette apparition a apporté une dimension familiale et symbolique supplémentaire au spectacle. Ahmed appartient à une nouvelle génération d’artistes et poursuit lui aussi son chemin dans la musique. Sa présence aux côtés de Rebaï a ainsi été perçue comme un moment de transmission entre deux générations

Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que les deux artistes partageaient une scène. Rebaï avait déjà donné une place à son neveu lors de précédentes apparitions publiques, notamment autour du titre « Sayd Er-Rim », offrant ainsi à Ahmed l’occasion de se présenter au public aux côtés d’un artiste qui demeure l’une des grandes références de la chanson tunisienne

À Nabeul, cette présence a pris une résonance particulière. Le spectacle, déjà construit autour de la mémoire musicale de Rebaï, s’est soudain transformé en une image concrète de la continuité artistique : un artiste confirmé transmettant son expérience à une génération appelée à prendre progressivement sa place sur la scène tunisienne

Le public a particulièrement apprécié cette surprise, qui a apporté une touche humaine à une soirée

Carrière entre héritage et renouvellement

La soirée de Nabeul s’inscrit dans une période particulièrement riche pour Rebaï. Quelques semaines auparavant, l’artiste avait ouvert la 60e édition du Festival international de Carthage avec « Taht El Yasmine » (« Sous le jasmin »), un spectacle conçu autour de la mémoire de la chanson tunisienne et de la transmission entre générations

À Carthage, Rebaï avait notamment partagé la scène avec des figures majeures comme Lotfi Bouchnak et Cheb Khaled, ainsi qu’avec plusieurs jeunes artistes. Cette démarche traduisait déjà une volonté de faire dialoguer les générations et de donner une nouvelle vie au patrimoine musical tunisien

Le passage à Nabeul a prolongé cette dynamique, mais dans une atmosphère plus intimiste et davantage centrée sur la relation directe entre l’artiste et son public

Public au rendez-vous

La réussite d’un concert de Rebaï tient également à cette relation privilégiée qu’il entretient avec son public. À Nabeul, les spectateurs n’ont pas été de simples auditeurs. Ils ont accompagné l’artiste, repris les refrains et réagi aux différentes séquences du spectacle

Cette participation collective a donné au concert une dimension festive, mais aussi profondément émotionnelle. Certaines chansons semblent appartenir autant au public qu’à celui qui les interprète : elles ont accompagné des histoires personnelles, des souvenirs et différentes étapes de la vie de ceux qui les écoutent

C’est précisément cette capacité à faire de la chanson un espace de mémoire collective qui explique la longévité de Rebaï

Théâtre comble, le besoin d’un espace plus grand

Dès l’annonce du concert, l’engouement du public était manifeste. La forte affluence et la fermeture des guichets ont une nouvelle fois révélé l’existence d’une importante demande pour les grandes soirées musicales à Nabeul

Cette réalité a naturellement conduit à une question posée à Rebaï lors de la conférence de presse qui a suivi son spectacle: Nabeul, capitale du Cap Bon, ne mérite-t-elle pas un théâtre plus grand, capable d’accueillir son public et de recevoir des productions artistiques d’envergure

La question, qui dépasse largement le cadre du concert, touche à l’avenir même de la vie culturelle dans la région

Rebaï a accueilli favorablement cette réflexion, soulignant implicitement l’importance de disposer d’infrastructures adaptées à l’évolution des festivals et aux attentes du public. Pour un artiste qui se produit régulièrement dans les grandes salles et sur les scènes les plus importantes de Tunisie et du monde arabe, la question des conditions d’accueil du public et des spectacles ne peut être secondaire

Le succès d’une soirée comme celle de Nabeul constitue ainsi un signal : lorsque les guichets ferment et que le public continue de manifester son intérêt, la capacité limitée d’un espace devient elle-même une question culturelle

Nabeul et le défi de ses infrastructures culturelles

La réflexion ne concerne pas uniquement le nombre de places. Elle renvoie également à la nécessité de disposer d’un espace moderne, suffisamment équipé pour accueillir les grandes productions musicales, les spectacles internationaux et les créations nécessitant des moyens techniques importants

Nabeul possède un festival qui bénéficie d’une véritable notoriété et attire chaque été des artistes de premier plan. La ville dispose également d’un public fidèle, capable de répondre massivement aux rendez-vous proposés

La question qui se pose désormais est donc celle de la cohérence entre l’ambition artistique du FIN et les capacités de son infrastructure d’accueil

Perspective d’un projet avec Lotfi Bouchnak

La conférence de presse a également permis d’aborder une autre perspective susceptible de susciter l’intérêt du public tunisien : la possibilité d’un projet réunissant Saber Rebaï et Lotfi Bouchnak

La question était d’autant plus pertinente qu’un spectacle réunissant ces deux grandes voix pourrait trouver naturellement sa place dans la programmation du FIN

Rebaï et Bouchnak appartiennent à deux univers artistiques distincts, mais partagent un même attachement à la chanson tunisienne et à la musique arabe. Une collaboration entre eux constituerait donc davantage qu’une simple association de deux artistes célèbres : elle pourrait donner naissance à une rencontre entre deux sensibilités, deux générations et deux façons de porter la voix tunisienne

Interrogé sur cette éventualité, Rebaï a évoqué avec intérêt la possibilité d’une future collaboration avec Bouchnak

Pour le FIN, un tel projet représenterait potentiellement un événement artistique majeur. Il permettrait également de confirmer la vocation du festival comme espace de rencontre entre les grandes figures de la scène tunisienne

À Nabeul, Saber Rebaï n’a donc pas seulement donné un concert. Il a offert au public une traversée de son univers musical, entre souvenirs et nouveautés, tout en laissant apparaître, une image forte de la relève et de la transmission. Une manière de rappeler que les grandes voix peuvent traverser les générations sans perdre leur capacité à émouvoir

Malek Chouchi

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