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Le tourisme méditerranéen face au défi de la durabilité

À Monastir, le tourisme durable est au cœur des échanges entre journalistes maghrébins. Du 21 au 25 Septembre 2026, plusieurs journalistes de Tunisie, du Maroc et d’Algérie ont participé à un atelier consacré aux transformations et aux enjeux du tourisme en Méditerranée.

Organisée autour de conférences, d’échanges avec des experts, de séances de fact-checking et de la découverte d’outils numériques et d’intelligence artificielle, cette rencontre a permis de renforcer leurs connaissances sur les enjeux environnementaux, économiques, sociaux, culturels et territoriaux liés au tourisme, tout en développant leurs pratiques de vérification et leurs réseaux de sources.

L’initiative a réunit notamment Africa 21, la DW Akademie, la Friedrich-Ebert-Stiftung, Notre Grand Bleu, l’UNESCO, Iberostar Group et MedWaves. À travers cet atelier, les partenaires ont également contribué à renforcer la capacité des participants à décrypter et à raconter les mutations du tourisme méditerranéen. L’objectif était de dépasser le récit traditionnel centré sur les plages, les hôtels et les chiffres de fréquentation pour s’intéresser aux transformations des territoires, aux ressources mobilisées, aux impacts du tourisme et aux alternatives susceptibles de favoriser un modèle plus diversifié et durable.

L’atelier s’est ainsi situé au croisement du journalisme, du tourisme et de la transition écologique, en mettant l’accent sur les évolutions du secteur et leurs répercussions sur les territoires méditerranéens.

Pourquoi parler de tourisme durable ?

En ouverture de l’atelier, Julien Chambolle, secrétaire général de l’association Africa 21, a posé le cadre des échanges. Après avoir consacré ses précédents ateliers au changement climatique, à l’économie circulaire et à la gestion raisonnée des ressources marines, l’association a choisi cette fois de s’intéresser au tourisme durable.

Un choix qui tient à la place particulière du tourisme en Méditerranée. Secteur économique majeur, il dépend directement des ressources et des écosystèmes qui font l’attractivité des territoires : la mer, les plages, les paysages, la biodiversité, l’eau et le patrimoine. Cependant, ces ressources sont soumises à des pressions croissantes, entre stress hydrique, perte de biodiversité, pollution, érosion côtière et événements climatiques extrêmes.

Pour Chambolle, cette situation place le tourisme dans une position particulière : il peut contribuer à accroître les pressions exercées sur l’eau, l’énergie, les déchets et les espaces naturels, mais aussi devenir un levier d’innovation, de création d’emplois, de valorisation des territoires et de protection des ressources.

C’est précisément dans cette tension que s’inscrit le rôle des journalistes. L’objectif de l’atelier n’était pas seulement de leur transmettre des connaissances sur le tourisme durable, mais aussi de leur fournir des sources, des données et des contacts pour mieux décrypter les transformations du secteur, interroger les modèles de développement et rendre compte des initiatives menées sur le terrain.

Parler de tourisme durable, ce n’est finalement pas seulement parler de tourisme, a résumé t-il dans son mot d’ouverture.

C’est parler de l’avenir de nos territoires méditerranéens. 

Robin Degron : Avant le tourisme durable, comprendre le tourisme

Avant de parler de tourisme durable, encore faut-il comprendre ce qu’est le tourisme. C’était le point de départ de l’intervention de Robin Degron, expert associé à Africa 21, lors de l’ouverture de l’atelier.

Le tourisme ne se résume pas au déplacement d’un voyageur d’un point à un autre. Pour qu’un territoire devienne une destination, plusieurs conditions doivent être réunies : des infrastructures, des moyens de transport, de l’énergie, des ressources financières, une organisation, une offre accessible, mais aussi une demande composée de personnes disposant du temps, des moyens et de l’envie de voyager.

Le tourisme apparaît ainsi comme la rencontre entre une offre territoriale et une demande touristique. Les grandes destinations méditerranéennes ne sont donc pas devenues touristiques par hasard. Leur attractivité résulte d’une construction progressive soutenue par les infrastructures, les politiques publiques, les investissements, les réseaux de transport et les représentations diffusées auprès des voyageurs.

D’un espace réel à une destination touristique

Degron a introduit également une dimension moins matérielle, mais déterminante : la représentation du territoire.

Un paysage n’est jamais seulement un espace physique. Il est aussi regardé, interprété et ressenti. Une plage, une médina, une montagne ou un désert possèdent une réalité géographique, mais leur valeur touristique dépend également de l’image que les individus s’en font.

Le cinéma, la photographie, la peinture, la littérature, la publicité et les médias participent à cette construction. Un territoire réel devient alors aussi un territoire imaginé.

Certains paysages ont ainsi acquis une forte notoriété parce qu’ils ont été associés, à travers les films, les images ou les récits, à l’aventure, au rêve, au romantisme ou à l’évasion. La destination touristique naît donc également d’un processus de mise en récit et de mise en image du territoire.

Cette idée permet de comprendre le rôle des médias dans la transition touristique et comment un journaliste peut ainsi contribuer à déplacer le regard touristique. Un reportage qui montre uniquement une plage, un hôtel et une mer turquoise renforce une certaine représentation de la destination. À l’inverse, un reportage consacré aux habitants, aux écosystèmes, au patrimoine ou aux conséquences du changement climatique propose une autre manière de regarder le même territoire.

Comment le tourisme de masse s’est installé en Méditerranée

L’essor du tourisme de masse en Méditerranée est lié à plusieurs transformations économiques et sociales. Le développement des moyens de transport, notamment du transport aérien, l’augmentation du pouvoir d’achat d’une partie des populations et l’émergence d’une classe moyenne disposant de davantage de temps et de moyens pour voyager ont progressivement facilité l’accès aux destinations méditerranéennes.

Les politiques publiques ont également joué un rôle à travers la construction d’infrastructures, l’aménagement des territoires et la promotion des destinations. Ce développement a largement favorisé le modèle balnéaire, fondé sur les plages, les stations côtières et l’hébergement touristique.

En Tunisie, ce modèle s’est particulièrement développé à partir des années 1960 et est progressivement devenu dominant dans l’organisation touristique du pays.

La Tunisie : plus de touristes, mais toujours le même modèle ?

La Tunisie illustre particulièrement cette contradiction. Le pays a franchi en 2025 le seuil des 11 millions de touristes, selon les données communiquées par le ministère du Tourisme, confirmant la forte reprise du secteur après les années de crise.

Toutefois, derrière les chiffres de fréquentation se pose une autre question : quel tourisme veut-on développer ?

Le tourisme constitue un secteur important de l’économie tunisienne, mais il reste fortement concentré sur le littoral et largement dépendant du modèle balnéaire. Cette concentration contribue à renforcer la pression sur certaines ressources et certains écosystèmes côtiers.

La Tunisie possède pourtant une grande diversité de ressources touristiques : désert, oasis, montagnes, médinas, sites archéologiques, zones humides, villages, patrimoine culturel, artisanat, produits du terroir, gastronomie et traditions peuvent contribuer à construire une offre plus diversifiée.

L’enjeu n’est donc pas nécessairement de remplacer le tourisme balnéaire, mais de diversifier l’offre et de mieux répartir les activités touristiques sur le territoire.

Sortir du littoral sans abandonner le littoral

La diversification ne signifie pas qu’il faut abandonner les plages tunisiennes. Elle consiste plutôt à réduire la dépendance à un seul produit et à une seule géographie pour construire un tourisme plus pluriel.

Cependant, transformer les ressources touristiques du pays en véritables destinations nécessite des infrastructures adaptées, des hébergements, des guides formés, des circuits, des services, des moyens de transport et une stratégie de commercialisation.

La diversification touristique est donc aussi une question d’aménagement du territoire et de gouvernance.

Quand le tourisme fragilise ce qu’il vend

C’est l’un des paradoxes du modèle méditerranéen : le tourisme vient chercher des paysages préservés, mais les infrastructures destinées à accueillir les visiteurs peuvent progressivement transformer ces mêmes paysages.

Une urbanisation excessive du littoral peut fragiliser les dunes et les écosystèmes côtiers. Une fréquentation importante peut accroître la production de déchets et la consommation d’eau et d’énergie. Certains aménagements peuvent également accentuer les pressions exercées sur les équilibres naturels.

Le changement climatique ajoute une pression supplémentaire. En Tunisie, l’érosion côtière constitue notamment une menace pour les plages et les infrastructures touristiques.

La plage n’est donc pas seulement un décor photographique. La dune n’est pas un espace vide. La mer n’est pas uniquement un lieu de baignade. Ce sont des éléments d’un écosystème dont dépend également l’attractivité touristique.

Changer le regard avant de changer le tourisme

Dans ce contexte, le regard journalistique prend toute son importance. Si les représentations participent à la construction des destinations, les journalistes peuvent contribuer à faire émerger d’autres récits touristiques. Il ne s’agit pas de remplacer un discours promotionnel par un autre, mais de montrer la complexité des territoires.

Raconter le guide local plutôt que seulement l’hôtel, le producteur plutôt que seulement le buffet, la médina plutôt que seulement la plage, la dune avant qu’elle ne disparaisse, l’oasis comme écosystème et non comme simple décor, le pêcheur et les populations locales comme acteurs du territoire…

Le journaliste peut ainsi donner à voir ce que les récits touristiques traditionnels montrent moins souvent : les ressources, les contraintes, les habitants, les transformations et les conséquences du tourisme.

Mohamed Souissi : « On ne peut pas avoir un tourisme durable sans l’implication des locaux »

Lors de l’atelier, Mohamed Souissi, chercheur spécialiste du tourisme et du développement territorial à l’Université de Sfax et à l’Université Lumière Lyon 2, a insisté sur une dimension souvent moins visible de la transition touristique : la gouvernance.

Pour lui, la durabilité ne peut pas être réduite à une question environnementale. Elle comporte des dimensions environnementale, économique, sociale et culturelle. Elle concerne à la fois la préservation des ressources, la manière dont les revenus sont distribués, la place accordée aux populations locales et la valorisation des identités et des patrimoines.

On ne peut pas vraiment avoir un tourisme durable sans l’implication des locaux, souligne t-il.

Cette phrase résume l’un des enjeux fondamentaux de la transition. Un tourisme peut réduire sa consommation d’eau ou d’énergie tout en restant faiblement intégré à son territoire. À l’inverse, une petite structure rurale, un guide local, un artisan, un producteur agricole ou une association patrimoniale peuvent participer à une économie touristique davantage ancrée dans la population.

Encore faut-il que ces acteurs puissent exister et accéder au marché. Souissi souligne ainsi la nécessité d’encourager les petites entreprises qui travaillent dans les circuits, le patrimoine, la gastronomie ou les produits locaux, mais aussi de leur offrir davantage de visibilité et un environnement institutionnel adapté.

La durabilité devient alors aussi une question de création et de répartition de la valeur. Le tourisme durable ne peut donc pas se limiter à des hôtels consommant moins d’eau ou d’énergie : il doit également permettre à davantage d’acteurs locaux de participer à l’activité et de bénéficier des retombées économiques.

Le tourisme durable n’est pas un produit, mais un cadre

Un autre point soulevé par Souissi mérite une attention particulière : le tourisme durable ne constitue pas nécessairement une forme touristique autonome.

Il s’agit plutôt d’un concept et d’un cadre dans lequel peuvent s’inscrire différentes pratiques : écotourisme, tourisme rural, agritourisme, tourisme de nature, tourisme dans les parcs nationaux, tourisme culturel ou patrimonial.

Cette distinction est essentielle. Dire qu’un territoire développe « du tourisme durable » ne suffit pas. Il faut pouvoir expliquer ce qui est durable, selon quels critères, avec quels indicateurs, pour qui et sur quelle durée.

La question de la gouvernance devient dès lors incontournable. Pour que ces nouvelles formes de tourisme puissent se développer, Souissi insiste sur plusieurs conditions : des moyens financiers, un cadre législatif adapté et la formation des professionnels.

Il faut avoir les moyens financiers, il faut avoir aussi le cadre législatif, il faut aussi avoir la formation, rappelle t-il.

La transition ne peut donc pas reposer uniquement sur la bonne volonté des professionnels. Elle nécessite des règles, des compétences, des financements, des données et une coordination entre les différents acteurs. Elle suppose également de mieux accompagner les initiatives locales et de leur permettre de construire des offres adaptées à leurs territoires.

Ces enjeux rejoignent plusieurs constats formulés par la Banque mondiale dans ses analyses du tourisme tunisien, notamment sur la diversification de l’offre, la formation, les investissements locaux et l’amélioration de la coordination institutionnelle.

Fact-checking et intelligence artificielle : vérifier avant de raconter

Cette responsabilité passe également par une meilleure vérification de l’information. Lors de l’atelier, Mohamed Alahmadi, expert à la DW Akademie, a consacré une session aux méthodes de fact-checking, aux outils numériques et à l’intelligence artificielle (IA).

Le fact-checking, ou vérification des faits, consiste à examiner une affirmation, une information, une image, une vidéo ou un contenu afin d’en vérifier l’exactitude, le contexte et la source. Une information n’est donc pas nécessairement douteuse au départ.

La première étape consiste à identifier précisément ce qui est affirmé. Une phrase peut contenir plusieurs informations vérifiables. Un chiffre peut être exact mais sorti de son contexte. Une image peut être authentique mais ancienne. Une citation peut être réelle mais mal attribuée.

Le fact-checking consiste donc à isoler l’élément, rechercher les preuves, identifier les sources primaires et secondaires, puis croiser les informations.

Le debunking intervient lorsqu’il s’agit de démontrer qu’une information ou une affirmation est fausse ou trompeuse.

Une seule source ne suffit pas toujours, y compris lorsqu’elle est officielle. Il faut examiner qui produit la donnée, à quelle date, selon quelle méthodologie et avec quelles définitions.

L’intelligence artificielle peut accompagner ce travail : elle peut aider à trouver des pistes, organiser une enquête, faire émerger des questions ou reformuler un texte. Cependant, elle ne doit pas être considérée comme une arbitre de la vérité. Une information produite par une IA n’est pas une source.

Ainsi, le journaliste reste responsable de la vérification.

Les journalistes au cœur d’une nouvelle campagne

Du 1er Octobre au 10 Novembre 2026, les journalistes participant à l’atelier prolongeront leur réflexion dans le cadre d’une campagne consacrée au tourisme durable en Méditerranée, accompagnée d’un concours journalistique destiné à distinguer une production consacrée à cette thématique.

Toutefois, l’enjeu dépasse la compétition : il s’agit de faire émerger de nouveaux sujets, de nouvelles sources et de nouvelles façons de raconter les territoires.

À travers ces récits, la campagne entend montrer que le tourisme durable ne consiste pas seulement à changer la manière de voyager, mais aussi à changer la manière de regarder et de raconter les territoires.

La Méditerranée après le modèle de masse

La Méditerranée n’a pas nécessairement à choisir entre tourisme et environnement. Elle doit plutôt réfléchir au type de tourisme que ses territoires sont capables de supporter et qu’ils souhaitent construire.

La question n’est donc plus seulement d’attirer davantage de touristes, mais de savoir comment continuer à faire vivre le tourisme sans épuiser les territoires dont il dépend.

La Tunisie possède une partie des réponses dans la diversité de ses territoires : ses oasis, son désert, ses montagnes, ses médinas, ses sites archéologiques, ses paysages, ses produits locaux et ses communautés.

La transition touristique ne consiste finalement pas uniquement à modifier les infrastructures ou les pratiques. Elle suppose aussi de changer le regard porté sur les destinations.

À Monastir, pendant cinq jours, ces journalistes venus de trois pays du Maghreb ont été invités à apprendre à raconter cette transition. Derrière leurs enquêtes et leurs reportages se dessine ainsi une question essentielle : comment raconter le tourisme de demain sans reproduire les limites de celui d’hier ?

Malek Chouchi

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