La Nuit des Lettres Boréales à Tunis : quand les livres deviennent des passerelles entre le Canada et la Tunisie

À l’Ambassade du Canada en Tunisie, la littérature francophone s’est invitée au cœur d’une rencontre placée sous le signe du dialogue, de la mémoire et de la coopération. Éditeurs, auteurs, libraires, traducteurs et passionnés du livre se sont retrouvés, le 04 Novembre, autour d’une conviction commune : les livres ne se contentent pas de raconter le monde, ils contribuent à rapprocher ceux qui l’habitent
L’Ambassade du Canada en Tunisie a ouvert ses portes à des professionnels du secteur du livre, des éditeurs canadiens et tunisiens, des auteurs, des traducteurs, des libraires et des lecteurs, réunis à l’occasion de la Nuit des Lettres Boréales
Derrière cette initiative, une ambition clairement affichée : faire de la francophonie un espace vivant de circulation des œuvres, des idées et des savoir-faire, tout en ouvrant de nouvelles perspectives de collaboration entre les industries éditoriales des deux pays
L’objectif ne se limitait donc pas à faire découvrir la littérature canadienne au public tunisien, mais consistait également à créer les conditions d’échanges durables entre les acteurs du livre des deux rives
Au-delà de son programme et des rencontres professionnelles qu’elle a suscitées, cette soirée a surtout rappelé que les livres peuvent être bien davantage que de simples objets exposés sur des tables. Ils deviennent des passerelles entre les cultures, des instruments de dialogue et parfois les premiers chapitres d’une coopération appelée à durer
La Nuit des Lettres Boréales s’est ainsi inscrit dans cette vocation essentielle de la littérature : rapprocher les peuples et donner aux mots le pouvoir de franchir les frontières

Ibn Khaldoun, ou la littérature comme territoire sans frontières
Dans son allocution d’ouverture, l’ambassadeur du Canada en Tunisie, Alexandre Kofi Alain Joseph Bilodeau, a placé la rencontre sous le signe du dialogue interculturel et du rapprochement entre les peuples. Au-delà de la présentation des ouvrages, il a souligné l’ambition de faire de cette soirée un véritable espace de rencontres et de collaborations littéraires entre le Canada et la Tunisie.
Notre ambition n’est pas seulement de vous présenter des livres, c’est que des livres naissent de cette soirée, a-t-il déclaré, évoquant la perspective de futures coéditions, de traductions, d’invitations d’auteurs et de publications appelées à circuler entre Tunis, Montréal et Ottawa
Pour illustrer la puissance de la littérature comme trait d’union entre les civilisations, l’ambassadeur a choisi une figure qui appartient profondément à la mémoire intellectuelle tunisienne : Ibn Khaldoun
Revenant sur l’épisode du siège de Damas par Tamerlan en 1401, il a raconté comment le grand savant, alors âgé de près de 70 ans, aurait demandé à être descendu le long des remparts pour rencontrer le conquérant. Né à Tunis en 1332, Ibn Khaldoun incarnait, dans ce récit, la force d’un homme qui ne disposait ni d’une armée ni d’un trésor, mais possédait une ressource autrement plus durable : le savoir et la parole
Cette histoire a également permis à l’ambassadeur d’introduire une autre figure, celle de l’écrivain canadien d’origine égyptienne Jean Mohsen Fahmy. Né au Caire et établi à Ottawa, celui-ci a consacré à Ibn Khaldoun un roman historique en français, Ibn Khaldoun : L’Honneur et la Disgrâce, publié en 2002 et récompensé par le Prix du livre d’Ottawa en 2003
Un penseur tunisien du XIVe siècle, raconté en français par un écrivain canadien d’origine égyptienne et publié en Ontario : cette rencontre entre les cultures illustre avec éloquence le pouvoir des mots de transcender les frontières géographiques et culturelles
Voilà ce que la littérature sait faire de mieux : relier ce que la géographie et l’histoire séparent, a souligné l’ambassadeur

Évoquant les bouleversements de l’ordre international, la fragilisation des règles communes et les tensions autour de la vérité, il a convoqué par la suite, la pensée d’Ibn Khaldoun pour rappeler l’actualité saisissante de la Muqaddima
Le savant tunisien avait déjà identifié les mécanismes par lesquels le mensonge et la désinformation s’introduisent dans les récits : esprit de parti, confiance aveugle dans les transmetteurs d’informations ou volonté de plaire aux puissants. Face à ces dérives, son remède reposait sur la méthode, la vérification et la compréhension des sociétés
L’ambassadeur a également rappelé la notion d’« asabiyya », cette solidarité et cette cohésion sociale qu’Ibn Khaldoun considérait comme indispensables à la vitalité des sociétés
Dans cette perspective, le livre apparaît comme bien davantage qu’un support de divertissement ou de transmission culturelle. Il devient une école de discernement, un espace où l’on apprend à écouter d’autres voix, à découvrir des expériences différentes et à interroger ses propres certitudes
Un livre est une école de vérité, a-t-il affirmé, donnant ainsi à la Nuit des Lettres Boréales une dimension qui dépassait le seul cadre des échanges éditoriaux
Francophonie canadienne : une maison aux multiples portes
L’autre fil conducteur du discours fut celui de l’identité francophone canadienne, présentée non comme une appartenance figée, mais comme une réalité plurielle, nourrie par les migrations, les rencontres et les trajectoires individuelles
De l’Acadie au Manitoba, du Québec à Sudbury, le français demeure une langue vivante, portée par des communautés qui ont su préserver leur héritage tout en l’enrichissant au contact d’autres cultures
L’ambassadeur a notamment évoqué Dany Laferrière, écrivain né à Port-au-Prince, installé à Montréal et devenu membre de l’Académie française. Interrogé sur son identité littéraire, celui-ci aurait répondu par une formule particulièrement éloquente
Je prends la nationalité de mon lecteur
Une manière de rappeler que la littérature ne se laisse pas enfermer dans les frontières nationales et que l’identité d’un écrivain se construit aussi dans la relation qu’il entretient avec ses lecteurs
Cette ouverture trouve des échos particulièrement significatifs dans les parcours d’intellectuels et d’écrivains tunisiens établis au Canada
L’ambassadeur a ainsi cité Hédi Bouraoui, né à Sfax et longtemps professeur à l’Université York, à Toronto. Son œuvre, profondément marquée par le transculturalisme, explore la possibilité d’appartenir pleinement à plusieurs univers culturels sans renoncer à aucune de ses racines

Il a également évoqué Monia Mazigh, écrivaine tunisienne établie à Ottawa, dont les romans Du pain et du jasmin et Farida donnent une place importante à l’histoire des femmes tunisiennes, aux bouleversements politiques et à la mémoire collective. Son travail témoigne de la richesse de ces trajectoires qui font dialoguer les expériences tunisiennes et canadiennes
Ces références ont donné corps à une idée essentielle : entre Tunis, Sfax, Toronto et Ottawa, les mots circulent déjà. La Nuit des Lettres Boréales entend désormais amplifier ces échanges et leur offrir de nouveaux espaces d’expression
L’ANEL et Via Québec Éditions : renforcer les passerelles éditoriales
Au-delà de la portée symbolique de la soirée, la rencontre a également mis en avant les perspectives professionnelles et économiques de la coopération éditoriale

La présentation de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) a permis de rappeler le rôle de cette organisation dans la représentation et le développement de l’industrie éditoriale canadienne, ainsi que les possibilités de collaboration avec les professionnels tunisiens du livre

Parmi les interventions, celle de Frédérique Saint-Julien, gestionnaire de l’exportation de livres en Afrique et au Moyen-Orient chez Via Québec Éditions, a particulièrement illustré la dimension internationale de cette démarche
Chargée de développer l’exportation des ouvrages québécois vers l’Afrique francophone et le Moyen-Orient, elle a expliqué que sa présence en Tunisie s’inscrivait dans une volonté de consolider les relations avec les acteurs locaux du secteur du livre et de créer de nouvelles opportunités de collaboration
Le projet d’exportation, engagé depuis quatorze mois, vise à développer les débouchés des publications québécoises sur de nouveaux marchés et à renforcer des partenariats déjà amorcés avec plusieurs professionnels du secteur
« L’idée est de tisser davantage de liens avec la Cité du livre, même si on travaille déjà avec quelques personnes qui sont là dans le milieu du livre depuis plusieurs années, a-t-elle expliqué, en évoquant la volonté de faire évoluer ces relations et de leur donner une dimension réciproque
En effet, l’exportation du livre ne saurait se réduire à une simple opération commerciale. Elle suppose une connaissance des publics, une compréhension des réalités culturelles, des réseaux de distribution adaptés et, surtout, une volonté de faire circuler les œuvres dans les deux sens
C’est précisément là que réside l’intérêt d’une coopération entre le Canada et la Tunisie : permettre aux ouvrages québécois et canadiens de trouver de nouveaux lecteurs en Afrique du Nord, tout en ouvrant davantage les portes du marché canadien aux créations littéraires tunisiennes
La traduction, la coédition et la distribution apparaissent ainsi comme les trois grands leviers d’une relation éditoriale appelée à se développer

Alain Aubut : un parcours au service de la coopération canado-tunisienne
La soirée a également été marquée par le témoignage d’Alain Aubut, qui a partagé son expérience de la Tunisie et évoqué le rôle du gouvernement fédéral canadien dans la création et le développement du secteur des technologies de l’information dans le pays
À travers son ouvrage Vision-Passion-Action, il a proposé un regard sur une autre dimension des relations canado-tunisiennes, celle de la coopération institutionnelle, du transfert de compétences et de l’accompagnement du développement économique
Cette intervention a apporté un éclairage complémentaire à la rencontre littéraire. Elle a rappelé que les relations entre deux pays ne se construisent pas uniquement à travers les échanges diplomatiques ou culturels, mais aussi par les expériences professionnelles, les projets de développement et les parcours individuels
Le témoignage d’Aubut a ainsi permis d’inscrire la coopération culturelle dans une histoire plus large de relations entre les deux pays, où les savoirs, les compétences et les initiatives humaines jouent un rôle déterminant

Khalyl Bouzayane : l’autoédition au croisement de deux cultures
Autre moment fort de la rencontre, l’intervention de Khalyl Bouzayane, écrivain tuniso-canadien autoédité, a mis en lumière le rôle des parcours diasporiques dans la circulation des idées et des créations littéraires
À travers son expérience personnelle et son ouvrage La loi de l’Attraction, il a abordé les réalités de l’autoédition, une pratique qui permet aux auteurs de prendre directement en charge la publication et la diffusion de leurs œuvres
Son parcours entre la Tunisie et le Canada illustre une réalité de plus en plus présente dans l’espace francophone : celle d’écrivains qui puisent dans plusieurs univers culturels et construisent leur identité littéraire à partir de cette double appartenance
La diaspora tunisienne apparaît, dans cette perspective, comme un véritable relais culturel. Elle contribue à faire circuler les idées, à créer des passerelles entre les milieux intellectuels et à introduire de nouvelles sensibilités dans les espaces littéraires canadien et tunisien
L’expérience de l’autoédition rappelle également que le paysage du livre évolue. Aux côtés des maisons d’édition traditionnelles, de nouvelles formes de publication offrent aux auteurs des possibilités supplémentaires pour faire entendre leur voix et rencontrer leurs lecteurs

Du dialogue aux partenariats : une soirée tournée vers l’avenir
Après les interventions et les témoignages, la Nuit des Lettres Boréales a laissé place à un temps de réseautage, de rencontres professionnelles et d’échanges informels
Autour d’un buffet tournant et dans une ambiance musicale portée par un duo de jazz tunisien, les participants ont pu découvrir les ouvrages exposés, consulter les catalogues des maisons d’édition représentées et engager des discussions autour de futures collaborations
Cette séquence, loin d’être un simple prolongement convivial du programme, constituait l’un des objectifs centraux de la rencontre
Éditeurs, libraires, traducteurs et auteurs étaient invités à identifier des partenaires potentiels, à envisager des projets de distribution et à explorer les possibilités de traduction et de coédition
Dans un secteur où les coûts de production, les contraintes de distribution et la taille des marchés peuvent freiner la circulation des œuvres, ces contacts directs représentent une étape essentielle
Faire voyager les livres, faire grandir les imaginaires
La Nuit des Lettres Boréales aura ainsi mis en évidence une conviction fondamentale : la francophonie ne peut véritablement vivre que si elle s’accompagne d’une circulation réelle des œuvres et des idées
Partager une langue constitue un point de départ, mais cela ne suffit pas. Encore faut-il créer les conditions pour que les écrivains soient lus au-delà de leur pays, que les éditeurs puissent travailler ensemble, que les traducteurs disposent de nouveaux projets et que les lecteurs accèdent à des univers littéraires différents
La Tunisie possède une tradition intellectuelle et littéraire ancienne, des professionnels du livre engagés et un patrimoine culturel qui mérite de rayonner davantage dans l’espace francophone. Le Canada, de son côté, dispose d’un réseau éditorial diversifié, d’une francophonie riche de ses multiples expressions et d’une ouverture internationale susceptible de favoriser de nouvelles collaborations
Entre ces deux espaces, les complémentarités sont nombreuses. Elles concernent aussi bien la création littéraire que la traduction, la formation, la distribution, la promotion des auteurs et l’innovation dans les pratiques éditoriales. Cependant, la réussite de telles initiatives se mesurera moins au nombre de discours prononcés qu’aux projets qui verront effectivement le jour dans les mois à venir
C’est d’ailleurs le souhait formulé par l’ambassadeur canadien, qui a invité les participants à échanger leurs cartes de visite, leurs catalogues et leurs projets, avec l’espoir de pouvoir se retrouver un an plus tard pour célébrer les livres et les initiatives nés de cette rencontre
En reprenant les deux références qui avaient donné sa profondeur à son discours, Ibn Khaldoun et Dany Laferrière, l’ambassadeur a lancé une invitation qui résume admirablement l’esprit de cette soirée : faire dialoguer la quête de vérité du premier avec l’ouverture universelle du second
Ouvrez un livre, prenez le temps d’en lire une page, découvrez la nationalité de son auteur et laissez-le prendre, à son tour, un peu de la vôtre
Une phrase qui dépasse le cadre d’une cérémonie diplomatique pour devenir une véritable philosophie du dialogue interculturel car les frontières qui certes séparent les territoires, ne devraient jamais limiter les imaginaires. Un livre peut naître à Montréal, trouver son lecteur à Tunis, être traduit à Ottawa et poursuivre son voyage ailleurs. Il peut raconter l’histoire d’un autre tout en nous aidant à mieux comprendre la nôtre
La Nuit des Lettres Boréales aura ainsi porté une ambition qui mérite de s’inscrire dans la durée : faire de la rencontre entre le Canada et la Tunisie non pas seulement un dialogue entre deux pays, mais une conversation permanente entre leurs écrivains, leurs éditeurs et leurs lecteurs
Malek Chouchi




