
Le deuxième jour du festival des littératures Kotouf, le 16 Octobre 2026, a mis en lumière une littérature vivante, ancrée dans les expériences humaines et attentive aux histoires que le temps, l’exil ou les silences familiaux avaient parfois reléguées dans l’ombre. Entre ateliers destinés aux jeunes, rencontres littéraires, dialogues intergénérationnels, cinéma, débats et danses, cette journée a exploré les liens entre mémoire, identité et indépendance. Elle a fait émerger une conviction centrale : l’indépendance ne se résume pas à une conquête politique. Elle se construit également dans la capacité des individus et des peuples à raconter leur propre histoire, à transmettre leur mémoire et à se réapproprier leurs héritages

À travers les activités proposées aux enfants et aux adolescents, les échanges autour des récits familiaux et les réflexions sur la langue et l’exil, Kotouf 2026 a défendu une conception de la littérature comme espace de création, de transmission et d’émancipation. Des histoires intimes aux expériences collectives, les différentes rencontres ont rappelé que raconter ne consiste pas seulement à préserver le passé, mais aussi à faire entendre des voix oubliées, à interroger les héritages et à ouvrir de nouvelles perspectives sur le présent
De l’école à la scène : transmettre la liberté de créer
Kotouf 2 a également fait une place importante aux jeunes, en leur proposant des ateliers qui encourageaient la créativité, l’expression personnelle et le partage d’expériences. La matinée a commencé par la restitution des ateliers menés auprès des enfants, en présence de Nadia Hathroubi Safsaf, Iman Bassalah, Lotfi Chebbi, Hela Msellati, Louise Aurat et François Beaune, sous la modération de Salwa Rihane. Ce temps de partage a permis de donner de la visibilité aux productions des participants et de rappeler que la création littéraire et artistique ne devait pas rester réservée aux auteurs reconnus, mais pouvait devenir un espace d’expression ouvert à toutes les générations
Cette démarche a notamment pris forme à travers le projet Histoires vraies Méditerranée, mené par Beaune et Aurat auprès des élèves de l’École internationale Nouvelle Génération, à Djerba. Leur approche reposait sur la collecte de récits de vie qui, derrière leur apparente simplicité, révélaient des expériences humaines universelles. Invités à raconter des histoires personnelles autour du thème de l’amour, entendu dans son sens le plus large, les élèves avaient choisi de parler principalement d’amitié. Ils avaient évoqué les liens qui se nouaient au fil des années, les confidences, les séparations et les difficultés à se constituer un nouveau cercle amical lorsqu’on changeait d’établissement ou de pays
Ces témoignages ont fait émerger la richesse de moments ordinaires souvent sous-estimés. Les amitiés de jeunesse, les expériences partagées et les liens qui se transformaient au gré des déplacements participaient pleinement à la construction de l’identité. À travers la relation à l’autre, chacun apprenait progressivement à mieux se connaître, à affirmer ses goûts, à définir ses valeurs et à trouver sa place. En recueillant ces paroles, le projet transformait des expériences individuelles en récits susceptibles de faire écho à celles d’autres personnes, au-delà des différences d’âge, de langue ou de parcours
Beaune et Aurat ont également invité le public à contribuer à cette collecte. Les personnes intéressées pouvaient leur confier leur histoire lors d’un échange individuel, de manière anonyme si elles le souhaitaient, en français, en anglais, en espagnol, en italien ou en arabe tunisien. Cette invitation prolongeait l’ambition du projet : faire de chaque témoignage une matière narrative à part entière et reconnaître la valeur des histoires vécues, y compris celles qui semblaient les plus modestes
Une autre forme de narration a été explorée à travers l’atelier de bande dessinée animé par Hathroubi-Safsaf auprès des élèves du lycée technique de Houmt Souk. Journaliste et autrice, notamment de travaux consacrés à Oum Kalthoum et Asmahan, elle a proposé aux participants un exercice à la fois accessible et exigeant : raconter une histoire sur une seule page. En une heure, les élèves ont découvert les principales techniques du neuvième art et expérimenté les possibilités offertes par le langage graphique pour construire un récit, organiser les images et donner forme à leurs idées
L’exercice leur a permis de mobiliser leur imagination et leur sens de l’observation tout en découvrant une autre manière d’aborder l’écriture. La bande dessinée, par l’association du texte et de l’image, offrait un moyen d’expression susceptible de faciliter l’entrée dans la création littéraire, sans en réduire les exigences. Elle permettait de raconter, de témoigner et de transmettre une vision du monde en s’appuyant sur des ressources narratives différentes de celles du texte seul
Qu’il s’agisse de raconter leurs expériences personnelles ou de créer leurs propres histoires en images, ces ateliers ont permis aux jeunes de développer leur créativité et de trouver leurs propres moyens d’expression. La transmission culturelle ne consistait pas seulement à faire découvrir des œuvres ou à transmettre un patrimoine littéraire ; elle supposait également de créer les conditions permettant à chacun de prendre la parole, de développer sa créativité et de faire entendre son propre regard. En ouvrant aux enfants et aux adolescents des espaces d’expression et d’expérimentation, Kotouf a ainsi affirmé une conception vivante de la culture, dans laquelle la liberté de créer s’apprenait aussi en racontant sa propre histoire
Faire entendre les récits oubliés
Au cœur des échanges, la littérature est apparue comme un moyen de faire entendre les voix oubliées de l’histoire, de transmettre les mémoires familiales et de redonner leur place aux expériences longtemps marginalisées. La rencontre consacrée au dialogue entre les générations a permis d’approfondir cette réflexion sur le rôle des récits dans la transmission des mémoires et la compréhension du passé
Les interventions de Samira Ayachi, d’Afifa Smiti, de Souleymane Bachir Diagne et de Lamis Saidi ont permis d’aborder, sous différents angles, les liens entre langue, identité, transmission et indépendance. Les œuvres littéraires y sont apparues non comme de simples objets culturels, mais comme des espaces où les héritages pouvaient être questionnés, où les blessures trouvaient les mots pour se dire et où les générations pouvaient se rencontrer autrement
La langue, notamment, s’est imposée comme un enjeu essentiel. Héritée en partie d’une histoire coloniale, elle portait les traces d’une domination sans être pour autant condamnée à les reproduire. Se la réapproprier revenait aussi à la transformer, à la faire évoluer et à lui donner la capacité d’exprimer des expériences singulières. La poésie et la littérature offraient précisément cette possibilité : reprendre une langue, en déplacer les usages et la réinventer pour qu’elle puisse accueillir des voix et des imaginaires qui n’y avaient pas toujours trouvé leur place
Cette réflexion a pris une résonance particulière dans un festival qui réunissait des auteurs et des publics issus de différents horizons méditerranéens. À Djerba, la pluralité des langues et des parcours est devenue un point de départ pour interroger les héritages communs sans en effacer les différences. Les échanges ont ainsi rappelé que la transmission ne consistait pas uniquement à préserver les mémoires, mais aussi à les réinterroger, à faire émerger les récits oubliés et à ouvrir de nouveaux espaces de dialogue entre les générations
Ayachi : écrire pour retrouver un héritage confisqué
L’intervention de Ayachi a mis en lumière le rôle de la littérature dans la transmission de la mémoire, à la croisée de l’histoire collective et de l’histoire familiale. Dans son roman Le Ventre des hommes, l’écrivaine s’intéresse au parcours de travailleurs marocains recrutés dans les années 1970 pour travailler dans les mines de charbon du nord de la France, dans un contexte de fermeture progressive de ce secteur. À travers leur histoire, elle montre les difficultés auxquelles ces hommes ont été confrontés, notamment en matière de conditions de travail, de droits et de reconnaissance sociale. Leur expérience révèle une réalité souvent peu présente dans les récits historiques : celle de travailleurs immigrés dont la contribution économique n’a pas toujours été accompagnée d’une reconnaissance à la hauteur de leur engagement et de leurs sacrifices
En racontant leur parcours, Ayachi leur redonne une place dans l’histoire. Elle ne les présente plus uniquement comme des travailleurs confrontés à des conditions difficiles, mais comme des individus avec leurs aspirations, leurs combats et leurs histoires personnelles. Ce travail de recherche l’a également amenée à découvrir une partie méconnue de sa propre histoire familiale. Elle a appris que son père avait été porte-parole des mineurs lors de grèves, un engagement militant dont elle connaissait peu de choses. Cette découverte lui a permis de mieux comprendre son parcours et de mesurer l’importance des silences qui peuvent entourer la mémoire familiale
Cette expérience soulève une question essentielle : pourquoi certaines histoires ne sont-elles pas transmises d’une génération à l’autre ? Parfois, les souvenirs restent enfouis par crainte des conséquences, par volonté de protéger ses proches ou simplement parce qu’il est difficile de revenir sur des événements douloureux. L’histoire d’un parent peut ainsi rester partiellement inconnue de ses propres enfants. L’écriture permet alors de rechercher les éléments manquants, de confronter les souvenirs et de mieux comprendre les choix et les épreuves des générations précédentes
Toutefois, écrire sur sa famille n’est pas toujours une démarche facile. Les récits autobiographiques peuvent susciter des réactions contrastées : certains proches se reconnaissent dans les pages écrites et en sont touchés, tandis que d’autres éprouvent de la gêne ou préfèrent ne pas poursuivre leur lecture. Raconter une histoire familiale revient parfois à faire apparaître des événements ou des vérités que certains auraient préféré garder privés. La littérature ouvre ainsi un espace où les souvenirs peuvent être examinés autrement, sans que tous les désaccords ou toutes les blessures trouvent nécessairement une résolution
Les échanges ont également permis d’aborder la place des femmes dans la transmission familiale. Leurs expériences, leurs décisions et leurs formes de résistance restent parfois peu visibles dans les récits traditionnels. Les faire entendre contribue à enrichir la compréhension de l’histoire familiale et collective, en donnant leur place à des parcours qui ont longtemps été négligés
À travers son travail, Ayachi montre ainsi que la littérature peut rapprocher l’histoire d’une famille de celle d’une société. En racontant les travailleurs marocains, en explorant le passé militant de son père et en interrogeant les silences de la mémoire, elle donne une place à des expériences trop peu racontées. L’écriture ne permet pas d’effacer les blessures du passé, mais elle aide à mieux les comprendre et à transmettre une histoire plus complète aux générations suivantes. Elle devient ainsi un moyen de renouer avec ses origines, de questionner les héritages reçus et de faire entendre des voix que l’histoire a trop souvent laissées de côté
Smiti : raconter l’exil et la perte du lien avec la patrie
Le dialogue a également ouvert une réflexion sur la migration et le déracinement à travers l’œuvre de Smiti, notamment son livre Donne-moi les ailes, publié en 2009
L’autrice y aborde les aspirations et les difficultés de celles et ceux qui cherchent ailleurs un avenir que leur pays ne semble plus pouvoir leur offrir. Dans un contexte marqué par les crises et les incertitudes, la migration devient bien davantage qu’un déplacement géographique : elle révèle une rupture entre l’individu et son environnement, entre le désir de construire sa vie et le sentiment de ne plus pouvoir le faire chez soi
Le départ peut ainsi porter une promesse de liberté, tout en exposant les personnes à l’incertitude, à la solitude et parfois au danger. Lorsque la traversée de la Méditerranée devient l’ultime espoir, elle dit aussi quelque chose de la fragilité du lien entre les citoyens et leur patrie
Pour Smiti, l’écriture s’est imposée comme une nécessité, née d’une expérience intérieure et d’un questionnement sur le devenir de son pays. Raconter, c’est alors donner une forme aux inquiétudes individuelles, mais aussi interroger les conditions collectives qui poussent les personnes à partir
La littérature ne prétend pas résoudre à elle seule les causes de l’exil. Elle permet cependant d’en restituer la complexité humaine, là où les discours abstraits risquent de réduire les migrants à des chiffres, à des catégories administratives ou à des images anonymes
Saidi : mots au-delà des héritages
Lors de la rencontre consacrée au thème « Indépendance : rupture ou continuité ? », la poétesse et traductrice algérienne Saidi est revenue sur son dernier livre, consacré aux années 1980, une décennie qu’elle considère comme particulièrement riche, mais souvent oubliée au profit des années 1960, 1970 ou 1990. Née en 1981, elle y revisite les souvenirs de son enfance en les inscrivant dans un contexte politique, social et géopolitique plus large. Son écriture cherche ainsi à faire dialoguer l’expérience personnelle et l’histoire mondiale, en montrant comment les trajectoires individuelles sont façonnées par les événements et les transformations de leur époque
Sa réflexion s’est également portée sur le rapport entre langue et liberté. La langue transmet une manière de penser et de percevoir le monde, qui peut conditionner notre regard. La poésie offre toutefois la possibilité de déplacer ses usages et de la libérer de certaines contraintes. Pour Saidi, l’écriture suppose aussi de trouver une juste distance avec l’expérience vécue : si l’émotion nourrit la création, elle doit être travaillée et maîtrisée pour ne pas prendre le pas sur le texte. La poésie devient alors un exercice d’équilibre entre sensibilité et élaboration, permettant de transformer les souvenirs et les émotions en une œuvre qui dépasse l’expérience individuelle. Cette approche fait écho au thème de Kotouf, « Littératures et indépendances », en soulignant la capacité de l’écriture à réinterroger la mémoire et à renouveler notre manière de raconter l’histoire

Fenêtres : des livres, des voix et des rencontres
Le rendez-vous « Fenêtres » a réuni par la suite, Msellati, Hinda Mohamed, Chawki Slii, Neziha Ben Amor, Dhia Bousselmi et Houda Haj Yedder autour de présentations littéraires et de séances de dédicaces. Ce temps consacré aux livres et à celles et ceux qui les écrivent a permis de prolonger l’expérience de lecture par la rencontre directe avec les auteurs
Au-delà de la découverte des œuvres, ces échanges ont offert au public un espace de dialogue autour de l’écriture, des démarches créatives et des univers littéraires de chacun. Les séances de signature ont également donné une dimension plus personnelle à cette rencontre, en créant un lien entre les auteurs et leurs lecteurs
À travers cette initiative, Kotouf 2026 a réaffirmé l’importance de faire vivre les livres au-delà de leurs pages, en favorisant les échanges, la curiosité et la circulation des idées. À l’image de fenêtres ouvertes sur des expériences et des imaginaires différents, ces rencontres ont contribué à enrichir le dialogue entre les œuvres, leurs créateurs et le public

Festival où la culture se vit autant qu’elle se pense
L’après-midi a prolongé les réflexions de la matinée avec la projection du film Fanon, d’Abdennour Zahzah, suivie d’un débat autour de la vie et de la pensée de Frantz Fanon, figure majeure de l’anticolonialisme. Psychiatre et intellectuel engagé, Fanon a consacré ses travaux aux mécanismes de la domination coloniale, à leurs conséquences psychologiques et aux luttes pour l’émancipation

La projection a ainsi ouvert un espace de discussion sur les traces laissées par la colonisation, la construction des identités et les conditions d’une véritable libération, en écho au thème central de Kotouf, Littératures et indépendances



Plusieurs ateliers consacrés aux libertés, à l’oralité, à l’indépendance des Suds et à la lecture ont ensuite permis d’approfondir ces questionnements sous différents angles. Comment se libérer des récits imposés ? Comment transmettre une mémoire sans la figer dans une version unique du passé ? Et comment faire de la culture un espace de dialogue et de création accessible à tous ? Autant de questions qui ont traversé ces activités, en mettant l’accent sur les liens entre expression individuelle, mémoire collective et émancipation culturelle
Les échanges autour de l’écriture des libertés et des traditions orales ont notamment souligné l’importance des récits dans la transmission des expériences et des héritages. Les manières dont les sociétés du Sud racontent leur indépendance ont également permis d’interroger la place de leurs voix dans les représentations historiques et culturelles. Au-delà des textes et des discours officiels, les histoires racontées, lues ou transmises oralement contribuent à faire vivre des mémoires plurielles et à donner une place à des expériences parfois marginalisées. Ces ateliers ont ainsi rappelé que l’indépendance ne se joue pas uniquement sur le plan politique : elle se construit aussi dans la capacité des individus et des sociétés à s’approprier leurs récits, à questionner leurs héritages et à inventer de nouvelles formes d’expression
En fin de journée, les danses de l’orchestre ElManar, associé à l’ Association tunisienne de culture amazighe (ATCM), ont déplacé cette réflexion vers le langage des corps, des rythmes et des traditions. La culture s’est alors exprimée autrement que par les mots, dans un moment collectif où la mémoire se partageait par le mouvement
Cette diversité de formats, rencontres littéraires, ateliers, cinéma et musique, traduit l’esprit du festival : faire dialoguer les disciplines et les générations, sans séparer la pensée de l’expérience ni la réflexion de la convivialité
Contes en mer : invitation au voyage pour les enfants
Le festival Kotouf a consacré, le 17 Octobre, une activité aux enfants avec « Marines – Contes en mer », animée par Chérif Alaoui et Hathroubi-Safsaf. À travers cet atelier placé sous le signe de la mer et du conte, les plus jeunes ont été invités à explorer des univers imaginaires, à écouter des histoires et à laisser libre cours à leur créativité
Cette initiative prolonge l’engagement du festival en faveur de la transmission culturelle dès le plus jeune âge, en faisant de la littérature un espace de découverte, d’éveil et de partage. Elle rappelle également l’importance de proposer aux enfants des activités qui nourrissent leur curiosité, stimulent leur imagination et leur donnent le goût des récits
Au terme de cette deuxième édition de Kotouf, la littérature est apparue comme bien plus qu’un moyen de raconter le monde : elle s’est affirmée comme un espace où les mémoires se reconstruisent, les héritages se questionnent et les voix longtemps restées dans l’ombre retrouvent leur place. Des récits de travailleurs immigrés aux histoires familiales, des expériences de l’exil aux créations des jeunes, les échanges ont révélé la force des histoires singulières lorsqu’elles rencontrent une mémoire collective
Le cinéma, les ateliers, la poésie et la danse ont également montré que la transmission emprunte des chemins multiples, au-delà des livres et des mots. En faisant dialoguer les générations, les cultures et les formes artistiques, Kotouf 2026 a rappelé que la liberté ne consiste pas seulement à hériter d’une histoire, mais aussi à pouvoir la questionner, la raconter autrement et la transmettre à son tour
À Djerba, l’indépendance s’est ainsi dessinée comme une démarche toujours vivante : celle de se réapproprier son passé pour mieux comprendre le présent et imaginer l’avenir car donner à chacun la possibilité de raconter son histoire, c’est aussi lui reconnaître le droit de prendre part au récit commun
Malek Chouchi




