Festival de Carthage 2026: Nordo transforme l’amphithéâtre en scène de fusion culturelle et confirme une nouvelle génération d’artistes tunisiens

Entre héritage musical, spectacle visuel et ouverture régionale, la quatrième soirée de la 60ᵉ édition du Festival International de Carthage illustre l’évolution du spectacle tunisien vers une expérience artistique globale
Mardi soir, l’amphithéâtre romain de Carthage a retrouvé l’une de ces atmosphères particulières qui font la réputation du festival depuis six décennies : un public nombreux, des voix qui reprennent les chansons en chœur, une scène chargée d’émotion et un artiste porté par la communion avec son audience
Pour sa quatrième soirée, la 60ᵉ édition du Festival International de Carthage a choisi de mettre à l’honneur l’une des figures montantes de la scène musicale tunisienne : Nordo. Trois ans après sa première apparition sur cette scène mythique, l’artiste est revenu avec une ambition différente : non pas seulement interpréter ses titres populaires, mais proposer un véritable spectacle où musique, danse, scénographie et influences culturelles multiples dialoguent
Une évolution qui témoigne d’une transformation plus large du paysage musical tunisien : les artistes ne cherchent plus uniquement à produire des chansons à succès, mais à construire des expériences scéniques capables de rivaliser avec les standards internationaux

Carthage, un lieu de consécration artistique
Monter sur la scène de Carthage représente depuis toujours un moment symbolique dans la carrière d’un artiste tunisien. L’amphithéâtre antique n’est pas seulement un espace de représentation ; il constitue un lieu de mémoire où se rencontrent patrimoine historique et création contemporaine



Pour Nordo, cette deuxième apparition à Carthage intervient à un moment important de son parcours. L’artiste, qui a construit sa popularité auprès d’un public jeune tout en élargissant progressivement son audience, a choisi cette fois de présenter une prestation plus ambitieuse, accompagnée par l’Orchestre National Tunisien sous la direction de Youssef Belheni, également responsable du réarrangement de plusieurs morceaux

Ce choix n’est pas anodin. Il traduit une volonté de donner une nouvelle dimension à un répertoire populaire en l’inscrivant dans une approche musicale plus riche, mêlant arrangements orchestraux et influences contemporaines

Public conquis, entre ferveur populaire et émotion intime
Dès les premières notes, l’ambiance était installée. Devant un amphithéâtre presque comble, le public a accompagné l’artiste en reprenant ses chansons, créant une véritable interaction entre la scène et les gradins
Le spectacle s’est ouvert avec « Arbouch », dans une mise en scène spectaculaire associant danseurs, jeux de lumière et chorégraphies précises. L’entrée en scène annonçait clairement l’ambition du spectacle : dépasser le simple format du concert pour proposer une création artistique complète
Visiblement touché par l’accueil du public, Nordo a exprimé son attachement à cette scène et à son audience
.Je vous aime. Je suis venu pour vous. Je suis heureux
Une relation de proximité qui constitue l’une des forces de l’artiste : sa capacité à maintenir un lien direct avec son public tout en développant une proposition scénique moderne

Le chanteur a ensuite enchaîné plusieurs titres qui ont marqué son parcours, parmi lesquels « Trabit », « Ena W Lil », « Ghariba » et « Ya Denya », réunissant différentes générations autour d’un répertoire devenu familier
Quand la scène devient un espace de partage personnel
Au-delà de la performance musicale, certains moments ont donné au spectacle une dimension plus intime
L’interprétation de « Mama » a constitué l’un des temps forts de la soirée. Accompagnée d’une chorégraphie et d’une mise en scène émotionnelle, cette séquence a permis à l’artiste de partager une partie plus personnelle de son histoire avec le public
À la fin du morceau, Nordo a déclaré
Ma mère est présente, mon père aussi. Je suis très heureux
Un instant suspendu qui rappelle que les grands spectacles populaires ne reposent pas uniquement sur la performance artistique, mais aussi sur la capacité d’un artiste à créer une émotion collective

Ouverture vers le monde arabe
La soirée a également illustré une dimension importante : l’ouverture régionale de la scène tunisienne
Nordo a invité deux artistes égyptiens, Ahmed Zaeem et Rahma Mohsen, confirmant une volonté de créer des passerelles entre les scènes musicales tunisienne et égyptienne

Avec Zaeem, il a interprété « Ya Araf », l’un des titres issus de leur collaboration

Puis Mohsen a rejoint la scène pour « Ser Wajaana » (The Secret of Our Pain), un titre dévoilé en Mai 2026 qui a rapidement rencontré un large succès numérique, dépassant les 23 millions de vues sur YouTube
Cette collaboration illustre une évolution majeure de l’industrie musicale arabe : les frontières nationales deviennent moins importantes, tandis que les plateformes numériques permettent aux artistes de toucher directement des publics régionaux et internationaux

Du concert au spectacle : une nouvelle génération artistique
L’un des aspects les plus remarquables de cette soirée réside dans la construction scénique du spectacle
Nordo n’a pas simplement présenté une succession de chansons. Il a proposé une narration visuelle où chaque élément: chorégraphies, effets lumineux, mouvements des danseurs, arrangements musicaux et interaction avec le public, participait à une expérience globale
Cette approche correspond aux nouvelles attentes du public : aujourd’hui, un grand spectacle doit être pensé comme une œuvre multidimensionnelle, où la musique dialogue avec l’image et le mouvement
La direction musicale a également joué un rôle essentiel dans cette évolution. Les arrangements ont créé des ponts entre différentes traditions : accents flamenco, rythmes de dabka, sonorités du Stambeli tunisien, influences gnawa et inspirations afro
Cette fusion témoigne d’une tendance forte de la création contemporaine : valoriser les identités locales tout en les inscrivant dans une esthétique ouverte sur le monde

Carthage comme vitrine d’une ambition culturelle internationale
Au-delà du succès populaire de cette soirée, la prestation de Nordo pose une question plus large sur l’avenir des grands événements culturels en Tunisie
Les festivals ne sont plus seulement des espaces de diffusion artistique. Ils peuvent devenir des vitrines internationales capables de promouvoir une destination, attirer des visiteurs et renforcer l’image culturelle d’un pays
La présence d’artistes tunisiens capables de remplir de grandes scènes, de collaborer avec des artistes étrangers et de produire des spectacles modernes représente un potentiel important pour le rayonnement culturel de la Tunisie
Avec cette deuxième apparition à Carthage, Nordo confirme une évolution de son parcours artistique : celle d’un artiste qui dépasse le cadre de la chanson populaire pour investir pleinement celui du spectacle vivant
Une évolution qui correspond peut-être à une nouvelle ambition pour la scène tunisienne : ne plus seulement produire des artistes appréciés localement, mais construire des événements capables de porter la culture tunisienne au-delà des frontières
Malek Chouchi






