ثقافة

Dix ans après, Cheb Khaled retrouve Carthage et fait renaître la magie

Il est des artistes qui traversent le temps sans jamais perdre leur pouvoir de rassembler. Des voix qui ne vieillissent pas, parce qu’elles habitent les souvenirs collectifs. Samedi 18 Juillet, dans l’écrin millénaire de l’Amphithéâtre de Carthage, Cheb Khaled n’est pas simplement remonté sur scène après dix ans d’absence. Il est revenu renouer avec une histoire d’amour intacte, celle qui l’unit depuis plusieurs décennies au public tunisien

Invité de la deuxième soirée de la 60ᵉ édition du Festival International de Carthage, le Roi du Raï a offert bien plus qu’un concert. Il a livré un voyage à travers les générations, où chaque chanson ouvrait une porte sur un souvenir, une époque, une émotion. Dans un amphithéâtre comble, les milliers de spectateurs présents n’ont pas assisté à une simple prestation musicale ; ils ont vécu une communion rare entre un artiste devenu patrimoine et un public qui n’a jamais cessé de lui être fidèle

Dès son apparition sur scène, une ovation immense s’est élevée des gradins. Comme si ces dix années d’absence s’effaçaient en quelques secondes. Les premières notes de « Ragda » ont immédiatement embrasé l’atmosphère, donnant le ton d’une soirée où la nostalgie allait constamment dialoguer avec la fête. Très vite, « Ya Chebba » a fait se lever tout l’amphithéâtre. Les spectateurs chantaient sans hésitation chaque parole, dansaient, applaudissaient, tandis que Khaled multipliait les sourires et les gestes de complicité

C’est sans doute là que réside le secret de l’artiste : malgré une carrière internationale de plus de quarante ans, il conserve cette proximité instinctive avec son public. À Carthage, il ne semblait pas jouer devant des milliers de personnes. Il chantait avec elles

Les classiques se sont succédé comme autant de chapitres d’une mémoire musicale partagée : « Sbabi Ntya », « Les Ailes », puis un medley réunissant plusieurs de ses plus grands succès. Chaque morceau provoquait le même phénomène : des voix qui se mêlaient à la sienne jusqu’à faire disparaître la frontière entre la scène et les gradins

L’orchestre, remarquablement inspiré, a largement contribué à la réussite de cette soirée. Entre improvisations maîtrisées et arrangements subtils, les musiciens ont insufflé une énergie nouvelle à un répertoire pourtant profondément ancré dans la mémoire collective. Mention particulière au claviériste, dont les interventions virtuoses ont suscité de longues ovations, illustrant la qualité musicale d’un spectacle où la spontanéité trouvait naturellement sa place

L’un des temps forts du concert est survenu avec une version flamenco de « Wahran ». Les dialogues entre les guitares, les percussions et la batterie ont offert une relecture audacieuse de ce classique, accueillie par des applaudissements nourris. Puis est venue « Bakhta », sans doute l’un des moments les plus émouvants de la soirée. Les gradins, illuminés par des milliers de téléphones portables, formaient une constellation de lumières tandis que l’ensemble du public reprenait les refrains d’une seule voix. Carthage semblait respirer au rythme du raï

Entre deux chansons, Cheb Khaled a pris le temps de s’adresser au public avec une émotion sincère. Visiblement touché par l’accueil qui lui était réservé, il a confié

 Merci à vous, que Dieu vous garde. Ce soir est une véritable fête pour moi, et je partage avec vous ce magnifique voyage musical

Quelques mots simples, mais qui traduisaient la profondeur du lien qui l’unit à la Tunisie

Puis survint une scène qui restera sans doute parmi les images les plus fortes de cette 60ᵉ édition du Festival. Alors que résonnait « Hya Hya », les enfants de Cheb Khaled sont montés sur scène pour rejoindre leur père. Ils lui ont remis les drapeaux tunisien et algérien. L’artiste les a brandis côte à côte, avec une émotion visible. Le geste, spontané et profondément symbolique, a été salué par une longue ovation. Au-delà de la musique, il rappelait que le raï est aussi une langue commune, un patrimoine partagé qui dépasse les frontières et célèbre les liens historiques, culturels et humains entre les deux peuples

La soirée atteignit ensuite son apogée avec « Didi ». Véritable hymne mondial du raï, le morceau transforma l’amphithéâtre romain en une immense piste de fête. Khaled surprit même le public en s’installant au clavier pour un solo particulièrement applaudi, démontrant une fois encore qu’il demeure un musicien accompli autant qu’un interprète charismatique

Mais il fallait encore « Aïcha » pour suspendre le temps. Dès les premières notes, une émotion presque palpable envahit Carthage. Des milliers de voix reprirent simultanément cette chanson devenue universelle. Plus personne ne semblait simple spectateur. Chacun participait à cette œuvre collective où la musique devenait mémoire, partage et émotion pure. Les lumières des téléphones scintillaient dans la nuit comme autant de témoins d’un instant appelé à rester gravé dans les mémoires

Enfin, « C’est la Vie » est venue refermer cette parenthèse musicale dans une explosion de joie. Chants, danses, applaudissements et sourires accompagnaient les dernières notes d’un concert où l’énergie n’avait jamais faibli

Au-delà de la performance artistique, cette soirée aura démontré une vérité que peu d’artistes peuvent revendiquer : Cheb Khaled appartient désormais à une mémoire collective qui dépasse les modes et les générations. Son retour à Carthage n’était pas seulement celui d’une star internationale. C’était celui d’une voix familière, d’un héritage musical vivant, d’un artiste qui continue de raconter le Maghreb dans ce qu’il a de plus populaire, de plus généreux et de plus universel

Dix ans après son dernier passage sur cette scène mythique, le Roi du Raï a rappelé que certaines rencontres ne connaissent ni l’usure du temps ni la distance. À Carthage, samedi soir, ce n’est pas seulement un concert qui s’est achevé sous les applaudissements. C’est une page d’histoire musicale qui s’est écrite, portée par une émotion que seul un artiste de cette envergure est encore capable de faire naître

Malek Chouchi

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