Aïta Mon Amour au FIH 2026 : quand le patrimoine marocain dialogue avec les sons d’aujourd’hui

Il aurait été facile d’enchaîner les chansons, comme le font la plupart des artistes en concert. La chanteuse marocaine, Widad Mjama, a choisi une tout autre approche. À chaque morceau, elle suspend la musique pour raconter une histoire. Tantôt celle des campagnes marocaines où est née l’Aïta, tantôt celle des femmes qui ont porté cette tradition à travers les générations, tantôt encore celle des résistants qui, durant la période coloniale, utilisaient les chants comme un langage codé pour transmettre leurs messages
Puis, le musicien, compositeur et producteur tunisien, Khalil Hentati, alias Epi, reprend les commandes de ses machines et la musique reprend naturellement le fil du récit
C’est cette forme singulière de concert, à mi-chemin entre le spectacle musical, la transmission patrimoniale et le récit oral, que le public de la 60ᵉ édition du Festival international de Hammamet (FIH) a découvert le Jeudi 30 Juillet

Avec « Aïta Mon Amour », Mjama et Hentati proposent bien davantage qu’une relecture musicale : ils invitent à redécouvrir l’un des plus anciens patrimoines chantés du Maghreb à travers une création résolument contemporaine

Pendant près d’une heure et demie, le Théâtre de Hammamet s’est transformé en un espace où mémoire et modernité dialoguent sans jamais s’opposer. Le spectacle ne se construit pas comme une simple succession de chansons, mais comme un voyage dans l’histoire de l’Aïta, par ce genre poétique et musical qui est né dans les campagnes marocaines avant de se diffuser dans différentes régions du royaume
Le parcours débute avec « El Oued El Oued », avant de se poursuivre avec « Sebti », « Amala », « Sidi Hmed », « Dmi », « El Haddawiyat », « Hajti » et « Talâa Ldaro », jusqu’à « Reddouni », qui vient clore cette traversée musicale. Chaque morceau constitue un fragment d’histoire, tandis que les textures électroniques imaginées par Epi offrent à ces chants ancestraux une nouvelle respiration sans jamais en altérer l’identité

Entre deux interprétations, Mjama prend le temps d’expliquer au public ce qu’est réellement l’Aïta. Elle rappelle qu’il s’agit d’un genre musical et poétique propre au Maroc, né dans les campagnes avant d’évoluer progressivement avec l’introduction de nouveaux instruments. Pendant des siècles, ces chants ont raconté la vie quotidienne, les histoires d’amour, les conflits, les migrations et les bouleversements sociaux

L’artiste souligne également que durant la période du protectorat français, l’Aïta est devenue un véritable outil de résistance. Les paroles, souvent construites autour de métaphores et de symboles, permettaient aux combattants de transmettre des messages que l’administration coloniale ne parvenait pas à déchiffrer. Derrière la musique se cachait ainsi un langage de liberté

Cette mémoire vivante est également portée sur scène par les musiciens qui accompagnent le projet. Le violoniste Amine Ouardini et le joueur de loutar Rchid Abidine, originaires de la région d’Abda, considérée comme l’un des principaux berceaux de l’Aïta, occupent une place essentielle dans cette aventure artistique. Mjama raconte que ce sont les premiers musiciens qu’elle et Hentati ont rencontrés lors de leur voyage de recherche au Maroc en 2022. Leur présence sur la scène de Hammamet confère au spectacle une authenticité particulière et rappelle que ce projet est né d’un véritable travail de terrain

En effet, « Aïta Mon Amour » est avant tout le fruit d’une longue enquête artistique et ethnomusicologique. Depuis plusieurs années, Mjama et Hentati collectent des archives, rencontrent les détenteurs de cette tradition orale et enregistrent les derniers témoignages afin de préserver un patrimoine dont certaines composantes risquent progressivement de disparaître
La force du spectacle réside précisément dans cette rencontre entre tradition et création. Les chansons ne sont jamais interprétées dans leur forme originelle. Elles sont réarrangées, déconstruites puis réinventées grâce aux textures électroniques imaginées par Epi. Les morceaux commencent souvent dans une grande sobriété, laissant toute sa place à la voix, avant que les nappes sonores et les rythmes électroniques ne s’accumulent progressivement. L’Aïta dialogue alors naturellement avec les musiques électroniques contemporaines, sans perdre sa force narrative ni son caractère profondément oral
Cette démarche artistique est aussi un hommage aux femmes. Mjama rappelle que les Chikhates, longtemps victimes de préjugés sociaux, furent pourtant les véritables gardiennes de cette tradition. Elles ont transmis ce patrimoine de génération en génération, tout en assumant un rôle social majeur dans des sociétés où les espaces d’expression féminine demeuraient limités. À travers « Aïta Mon Amour », la chanteuse rend hommage à ces femmes marocaines, mais plus largement à toutes les femmes d’Afrique du Nord qui ont porté leurs familles, leurs communautés et leur mémoire collective
Le spectacle s’accorde également une parenthèse hors du répertoire traditionnel avec « Al Aaed », chanson interprétée à l’origine par Oumaima El Khalil sur une composition de Marcel Khalifé. Mjama et Hentati la dédient au peuple palestinien, transformant cette interprétation en un message de solidarité envers un peuple confronté à la guerre et à l’occupation
La question de la sauvegarde du patrimoine traverse l’ensemble du projet. Pour Mjama, préserver l’Aïta ne signifie pas uniquement conserver ses mélodies. Il s’agit également de sauver un vocabulaire, des expressions et tout un univers linguistique dont une partie disparaît avec les anciens qui en détenaient encore les significations. Sauvegarder ce patrimoine revient donc à préserver une mémoire culturelle dans toutes ses dimensions
Présenté aujourd’hui dans de nombreux festivals internationaux, « Aïta Mon Amour » a déjà dépassé les cent vingt représentations à travers le monde. Son ambition demeure pourtant inchangée : considérer le patrimoine non comme un objet figé destiné aux musées, mais comme une matière vivante, capable d’évoluer et de dialoguer avec les langages artistiques du présent

Lors de la conférence de presse organisée à l’issue du spectacle, Hentati a confié que présenter ce projet en Tunisie revêtait une dimension toute particulière. Bien que le spectacle ait circulé dans de nombreuses villes, notamment au Maroc, retrouver le public tunisien, et plus particulièrement celui du FIH, constitue pour lui un moment chargé d’émotion
Mjama partage ce sentiment. Selon elle, présenter « Aïta Mon Amour » au Maroc ou en Tunisie procure une émotion comparable tant les liens culturels entre les deux pays demeurent profonds. Cette proximité lui donne le sentiment de jouer devant un public familier, presque chez elle
L’artiste se veut également rassurante quant à l’avenir de l’Aïta. Ce patrimoine n’est pas menacé de disparition : une nouvelle génération de musiciens continue à l’apprendre et à le transmettre. Elle observe toutefois une évolution préoccupante : alors que le Maroc comptait encore plusieurs centaines de Chikhates à la fin du XXᵉ siècle, leur nombre s’est considérablement réduit aujourd’hui, transformant profondément l’équilibre de cette tradition

Elle révèle enfin que son intérêt académique pour l’Aïta est né durant la pandémie de Covid-19. En cherchant des travaux universitaires consacrés à ce patrimoine, elle découvre la rareté des recherches disponibles. Cette prise de conscience la conduit, en 2022, à entreprendre avec Hentati une vaste enquête de terrain dans la région de Safi, à la rencontre des musiciens, des chanteuses et des derniers dépositaires de cette mémoire orale

À Hammamet, « Aïta Mon Amour » n’a donc pas seulement proposé une rencontre entre patrimoine et création contemporaine. Il a démontré que les traditions les plus anciennes peuvent continuer à vivre lorsqu’elles sont transmises, questionnées et réinventées. Une manière de rappeler que la mémoire culturelle ne survit pas en restant immobile, mais en continuant à chanter, à évoluer et à dialoguer avec son époque
Malek Chouchi




