ثقافة

À Carthage, Nabiha Karaouli célèbre la femme tunisienne en musique

Le 13 Août n’est jamais une date comme les autres en Tunisie. Journée nationale de la femme tunisienne, elle renvoie à un héritage historique, à des conquêtes sociales et à une présence féminine qui, depuis des décennies, façonne la société, la culture et la création du pays. C’est dans cette atmosphère hautement symbolique que le théâtre antique de Carthage a accueilli Nabiha Karaouli, pour une soirée placée sous le signe de la mémoire, de la féminité et de la chanson tunisienne

Pour ce rendez-vous exceptionnel, plusieurs personnalités étaient présentes, parmi lesquelles Amina Srarfi, ministre des Affaires culturelles, Asma Jabri, ministre de la Famille, de la Femme, de l’Enfance et des Personnes âgées, ainsi que Bouderbala, président de l’Assemblée des représentants du peuple

Avant même l’entrée en scène de l’artiste, le grand écran installé au théâtre a proposé une série de photographies consacrées à des femmes tunisiennes brillantes et pionnières dans différents domaines. Une manière de rappeler que la célébration du 13 Août ne saurait se limiter à une commémoration institutionnelle : elle est aussi l’occasion de rendre visibles celles qui, par leur travail, leur talent et leur persévérance, ont contribué à écrire l’histoire contemporaine du pays

Grand retour de Nabiha Karaouli à Carthage

Seize ans après sa dernière apparition au Festival international de Carthage, Karaouli retrouvait enfin la scène mythique du théâtre antique et le public lui a réservé un accueil à la hauteur de l’attente

Le théâtre était archicomble. Dans les gradins comme dans les espaces proches de la scène, plusieurs générations se sont retrouvées autour d’une artiste dont la popularité n’a manifestement rien perdu de sa force. Cette affluence constitue sans doute l’un des enseignements majeurs de la soirée : certaines voix finissent par appartenir à la mémoire collective au point de dépasser les modes, les époques et les générations

Karaouli fait incontestablement partie de ces artistes. Près de trois décennies de carrière, des chansons devenues populaires, des concerts, des distinctions et une fidélité constante à l’identité musicale tunisienne ont construit une relation particulière avec son public. Son retour à Carthage avait donc valeur de retrouvailles, mais aussi de consécration

Discographie comme mémoire collective

La force du spectacle résidait notamment dans le choix d’une setlist exclusivement consacrée au répertoire de  Karaouli. L’artiste n’a pas cherché à s’appuyer sur des reprises ou sur des effets faciles : elle a puisé dans son propre parcours, donnant à entendre des chansons qui ont accompagné la vie de nombreux Tunisiens

La soirée s’est ouverte avec « Metchawiga », titre éponyme de l’album paru en 1999, avant que Karaouli n’enchaîne avec « Ken galbi ytawaani », extrait de l’album du même nom sorti en 1994. Les années 1990 et 2000 ont ensuite retrouvé une nouvelle jeunesse avec « Ma7leha », « Ija nkolek », « Choftek marra », « Layam wel maktoub » et plusieurs autres titres emblématiques

Le phénomène était particulièrement visible dans les réactions du public. Les spectateurs, toutes générations confondues, reprenaient les refrains en chœur. Il ne s’agissait plus seulement d’assister à un concert : le public semblait revisiter ses propres souvenirs à travers les chansons de l’artiste

C’est là que réside probablement l’une des principales singularités de Karaouli. Son répertoire reste profondément enraciné dans les sonorités tunisiennes et dans le dialecte tunisien. À une époque où les productions musicales tendent parfois à uniformiser les sonorités et les expressions, cette fidélité à la langue et aux sensibilités locales constitue une véritable signature artistique

Femme, une voix, un engagement

La programmation du 13 Août donnait naturellement une dimension particulière à certaines chansons. « Mabrouka tetbarra », notamment, porte un hommage poignant aux femmes victimes de violences conjugales. Dans le contexte de la Journée nationale de la femme tunisienne, ce titre prenait une résonance particulière

La musique populaire peut parfois être réduite à sa dimension de divertissement. Cependant, chez Karaouli, la chanson peut également devenir un espace de témoignage, de solidarité et de prise de parole. En donnant une place à ces thématiques dans un concert festif, l’artiste rappelle que célébrer la femme signifie aussi évoquer ses combats, ses blessures et les injustices auxquelles elle demeure confrontée

Cette dimension engagée s’est prolongée avec « Bledi », interprétée avec les enfants de la chorale de Sidi Sami, invités à rejoindre l’artiste sur scène. Le moment a apporté une tonalité patriotique à la soirée, tout en introduisant une belle dimension intergénérationnelle

Le concert a également été ponctué par « Hezz ayounek », « Wech », « Tnedili wenedik », « Galouli jey » et d’autres chansons qui ont traversé les années sans perdre leur pouvoir de rassemblement

Entre héritage et renouvellement

Si Karaouli a largement revisité les grandes pages de son parcours, elle n’a pas pour autant transformé ce retour en simple voyage nostalgique

L’artiste a également présenté au public carthaginois des œuvres plus récentes. Elle a notamment interprété pour la première fois sur scène « Yamma », une chanson particulièrement émouvante consacrée à sa mère. À travers cette œuvre intime, la figure publique laisse entrevoir une dimension plus personnelle de son univers artistique : celle de la filiation, de la gratitude et de la transmission

Les chansons « Hedha eli bik » et « Layam », sorties en singles deux mois auparavant, ont elles aussi trouvé leur place dans la programmation. Leur présence était importante : elle témoignait de la volonté de l’artiste de faire dialoguer son patrimoine musical avec une création contemporaine

En effet, la longévité artistique ne consiste pas uniquement à préserver ce qui a été accompli. Elle suppose également de continuer à créer, à se réinventer et à chercher de nouvelles formes d’expression. C’est précisément cette quête d’innovation que Karaouli a mise en avant lors de la conférence de presse qui a accompagné le spectacle

Consécration et une responsabilité

Pour Karaouli, se produire à Carthage le 13 Août n’était donc pas un concert ordinaire. À l’occasion de la conférence de presse, l’artiste a décrit cette soirée comme une consécration venant couronner son parcours, tout en soulignant la responsabilité qu’une telle invitation représente

Cette double lecture est particulièrement révélatrice. La consécration appartient au passé : elle reconnaît les années de travail, les chansons populaires et la place occupée dans le paysage artistique tunisien. La responsabilité engage l’avenir : il s’agit de continuer à être à la hauteur d’un public fidèle, de défendre une identité musicale et de rester en mouvement

Le défi était d’autant plus grand que Carthage est une scène qui impose sa propre symbolique. Y revenir après seize années d’absence, devant un théâtre complet et à l’occasion d’une journée aussi chargée de sens, revenait à confronter une trajectoire artistique dans le temps qui passe

La réponse de Karaouli aura été musicale : plutôt que de se retourner uniquement vers son passé, elle a choisi de le revisiter tout en y intégrant ses créations les plus récentes

Carthage, miroir d’une Tunisie musicale

La clôture du spectacle avec « Ye leli », titre entraînant et festif, a offert au public une dernière occasion de chanter et de danser avec l’artiste. Après plusieurs décennies de carrière, Karaouli aura ainsi démontré que son répertoire conserve une étonnante capacité à fédérer

Au-delà du succès populaire de la soirée, ce concert aura surtout rappelé le rôle que peut jouer la chanson dans la construction d’une mémoire collective. Les chansons de Karaouli ne sont pas seulement des œuvres musicales : elles sont associées à des périodes de vie, à des émotions, à des histoires personnelles et à des souvenirs partagés

En choisissant cette artiste pour célébrer la Journée nationale de la femme tunisienne, Carthage a donc offert bien davantage qu’un spectacle. La soirée a rendu hommage à une femme artiste dont la voix s’est inscrite durablement dans le paysage culturel tunisien, tout en célébrant, à travers elle, la créativité féminine

Dans le décor chargé d’histoire du théâtre antique, entre les générations réunies dans les gradins et les refrains repris par des milliers de voix, une évidence s’est imposée : la chanson tunisienne continue de vivre lorsqu’elle sait préserver ses racines tout en se renouvelant

Et Nabiha Karaouli, en retrouvant Carthage après seize ans, a rappelé que certaines voix ne reviennent jamais véritablement : elles étaient restées là, quelque part, dans la mémoire du public, attendant simplement le moment de résonner à nouveau

Malek Chouchi

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