Nordo au FIH 2026 : la voix d’une génération en pleine affirmation

Chaque génération se construit une mémoire musicale à travers les artistes qui accompagnent son époque. Si la 60ᵉ édition du Festival international de Hammamet (FIH), a consacré plusieurs de ses soirées aux grandes figures ayant marqué l’histoire de la musique, elle a également choisi d’ouvrir sa scène à un artiste qui participe aujourd’hui à l’écriture de cette mémoire. Avec Nordo, le festival a donné rendez-vous à l’une des voix les plus influentes de la scène musicale tunisienne contemporaine

Devant un théâtre affichant complet, Marwen Jebali, plus connu sous son nom de scène Nordo, a signé, le Lundi 27 Juillet 2026, l’une des soirées les plus populaires de cette édition. Pendant près de deux heures, l’artiste a transformé l’amphithéâtre de Hammamet en un immense espace de communion où plusieurs milliers de spectateurs ont chanté, dansé et repris en chœur des chansons qui rythment désormais le quotidien de toute une génération

Dès les premières notes de « Arbouch », choisie pour ouvrir le concert, l’ambiance était donnée. Les gradins vibraient au même rythme que la scène, révélant une relation presque fusionnelle entre l’artiste et son public. Plus qu’un simple concert, la soirée ressemblait à une célébration collective où les chansons de Nordo constituaient un langage partagé

En quelques années seulement, Nordo s’est imposé comme l’une des principales figures de la musique urbaine tunisienne. Son succès ne repose ni sur un phénomène éphémère ni sur un simple engouement des réseaux sociaux. Il est le fruit d’un travail artistique constant, mêlant rap, pop contemporaine, afro-pop, musiques électroniques et influences orientales. Cette identité musicale hybride, portée par une écriture simple, sincère et accessible, lui a permis de toucher un public particulièrement large, bien au-delà de la Tunisie

Des titres comme « Ya Denia », « Arbouch », « El Ayem », « La Mama » ou « Ena Wayek » ont largement contribué à cette reconnaissance. Plus récemment, l’artiste a poursuivi cette dynamique en multipliant les collaborations, notamment avec la chanteuse égyptienne Rahma Mohsen dans « Serr Wajaana », confirmant sa volonté d’élargir son univers artistique à l’échelle régionale

À Hammamet, Nordo ne cherchait pas à démontrer sa popularité : celle-ci était déjà acquise. Son objectif était ailleurs : offrir à son public un spectacle à la hauteur de ses attentes. Le concert s’est construit avec fluidité, alternant les grands succès qui ont marqué son parcours : « Trabit », « Ghriba », « Ena W Lil », « Ya Denia », « La Mama », « Aayech Lil », « Maktoub », « Aber Sabil », « Fil Amen », « Walidi », « Ena Wayek », « Wahch Kallani », « El Ayem », sans oublier « Amore Mio », « Bla Bik » et plusieurs autres titres particulièrement attendus par les spectateurs

Chaque chanson déclenchait une réaction immédiate. Les paroles étaient reprises intégralement par un public qui connaissait le répertoire presque mot pour mot. Cette appropriation spontanée témoignait de la place qu’occupe aujourd’hui Nordo dans l’imaginaire collectif de la jeunesse tunisienne


L’un des points forts du spectacle résidait également dans sa direction artistique. Entouré d’un DJ, d’une chorale, de danseurs, de guitaristes, bassistes, batteurs, claviéristes et violonistes, Nordo évoluait au sein d’une formation particulièrement solide. Sous la direction du maestro Youssef Belhani, les musiciens assuraient un équilibre constant entre puissance rythmique et finesse des arrangements. La présence du virtuose Hassine Ben Miloud au nay apportait une couleur orientale subtile qui enrichissait l’ensemble

Les tableaux chorégraphiques, interprétés par une troupe de danseurs d’une remarquable précision, s’intégraient naturellement à la narration du spectacle sans jamais prendre le pas sur la musique. Les jeux de lumière, les projections visuelles et la scénographie évoluaient au fil des morceaux, accompagnant les changements d’ambiance et donnant au concert une dimension résolument contemporaine

Mais au-delà de la qualité de la production, c’est surtout la relation entretenue avec le public qui a marqué cette soirée. Nordo n’a jamais considéré la distance séparant la scène des gradins comme une frontière. Tout au long du concert, il s’adressait directement aux spectateurs, les invitait à chanter avec lui et leur laissait régulièrement conduire certaines parties des morceaux. Cette proximité constante a largement contribué à l’intensité émotionnelle du spectacle

Lors de la conférence de presse organisée après le concert, l’artiste est revenu sur cet aspect essentiel de son travail. Il a confié que son plus grand bonheur, ce soir-là, avait été de voir des spectateurs de tous âges reprendre chacune de ses chansons, y compris les plus récentes, « mot pour mot ». Pour lui, cette fidélité représente la plus belle récompense et constitue une motivation supplémentaire pour poursuivre son parcours avec exigence et sincérité
Cette relation de confiance s’inscrit dans un parcours artistique progressivement construit. Nordo débute en 2006 au sein d’un groupe portant le même nom, avant de poursuivre une carrière en solo après sa dissolution. Il multiplie alors les expériences et les collaborations, notamment avec Balti sur « Zawfri » en 2010. C’est véritablement à partir de 2020 que sa carrière prend une nouvelle dimension avec le succès phénoménal de « Ya Denia » et « Arbouch », dont les centaines de millions de vues sur YouTube lui ouvrent les portes d’un public régional et international

Au-delà de leurs mélodies accrocheuses, les chansons de Nordo trouvent leur force dans leur capacité à traduire les préoccupations d’une jeunesse en quête de repères. Elles parlent d’amour, de solitude, d’ambition, de doutes, de réussite et des réalités sociales avec une sincérité qui favorise une identification immédiate. Tout en empruntant les codes des musiques urbaines internationales, elles restent profondément ancrées dans la culture tunisienne, notamment à travers l’utilisation d’instruments traditionnels et de références locales

La soirée de Hammamet a ainsi confirmé bien davantage que la popularité d’un artiste, elle a illustré l’évolution de la scène musicale tunisienne, où les musiques urbaines occupent désormais une place centrale et dialoguent naturellement avec les grands festivals nationaux. En accueillant Nordo, le FIH a reconnu qu’une mémoire musicale ne se limite pas à la préservation du patrimoine; elle se construit aussi à travers les artistes qui, aujourd’hui, donnent une voix aux aspirations de leur génération

Par la qualité de sa prestation, la maîtrise de sa production scénique et l’intensité du lien qu’il entretient avec son public, Nordo a signé une performance à la hauteur des attentes. Plus qu’un concert, cette soirée a consacré la maturité d’un artiste devenu l’un des principaux ambassadeurs de la musique tunisienne contemporaine
Malek Chouchi




