ثقافة

Mario Biondi à Hammamet : la noblesse de la soul au service d’une célébration sans frontières

Au Festival international de Hammamet (FIH), certaines soirées ressemblent à des escales où la musique devient un langage universel. Celle du 2 Août 2026 en fait incontestablement partie. Fidèle à sa vocation d’ouvrir son théâtre aux grandes voix du monde, le festival a accueilli Mario Biondi, figure majeure du jazz, de la soul et du blues italiens. Une invitation qui s’inscrivait naturellement dans le slogan de cette édition, Endless Memories, en offrant au public un voyage musical où élégance, émotion et virtuosité se sont harmonieusement rencontrées

L’Italie était à l’honneur, mais au-delà de cette mise en lumière culturelle, c’est une certaine idée de la musique qui s’est imposée : celle qui transcende les langues et les frontières pour ne retenir que l’émotion. Devant une assistance composée en grande partie de mélomanes italiens, mais également de nombreux festivaliers tunisiens et étrangers, Biondi a confirmé pourquoi il demeure l’une des voix les plus singulières de la scène européenne contemporaine

Dès son entrée en scène, l’artiste a imposé une présence rare. Sans effets démonstratifs, son charisme naturel a immédiatement capté l’attention d’un public venu écouter une voix devenue emblématique. Grave, profonde et légèrement rocailleuse, elle évoque inévitablement les grandes légendes de la soul, de Barry White à Louis Armstrong, tout en conservant une identité qui n’appartient qu’à lui. Une voix qui ne cherche pas à impressionner, mais qui touche par sa chaleur, sa sincérité et son incroyable maîtrise des nuances

Autour de lui, une formation musicale d’une remarquable richesse donnait toute sa dimension au spectacle. Six musiciens, véritables multi-instrumentistes, faisaient vivre une palette sonore particulièrement généreuse, passant avec une aisance remarquable du piano à la guitare acoustique ou électrique, de la basse à la contrebasse, des percussions à la flûte, tandis que deux trompettistes jumeaux apportaient une couleur supplémentaire aux arrangements. Cette architecture orchestrale, servie par une scénographie sobre mais élégante, témoignait d’une conception exigeante du concert, où chaque détail participait à l’expérience sensorielle

Les premiers morceaux, No Show et Cielo Stellato, ont immédiatement installé cette atmosphère feutrée qui caractérise l’univers de Biondi. Avec Lo So puis Jeannine, le chanteur a progressivement conduit son auditoire dans un répertoire où le jazz dialogue constamment avec la soul, le rhythm and blues et les influences méditerranéennes

L’une des grandes qualités du concert résidait dans son équilibre. Entre les chansons, Biondi prenait le temps d’échanger avec son public, dans une simplicité désarmante. Ces interventions, empreintes d’humilité et de bienveillance, renforçaient une proximité rarement artificielle. Saluant le talent de ses musiciens, il n’a pas hésité à mettre en lumière son pianiste, qu’il a présenté comme un compositeur et chanteur exceptionnel avant de lui céder la scène pour une interprétation inspirée de Flor de Lis, précédée de Shine On

Ce choix révélait une facette essentielle de l’artiste : celle d’un musicien qui considère le concert comme une œuvre collective plutôt que comme une démonstration individuelle. Dans une époque où les performances sont souvent centrées sur la personnalité de la vedette, Biondi rappelle que la musique est avant tout une conversation entre artistes

Le spectacle a progressivement gagné en intensité. Une parenthèse aux accents de samba est venue insuffler une énergie nouvelle, avant qu’une reprise d’Oh Maria ne séduise un public déjà totalement conquis. Puis, le moment que beaucoup attendaient est arrivé : This Is What You Are, sans doute la chanson la plus emblématique de sa carrière

Dès les premières mesures, le théâtre de Hammamet s’est transformé en une immense chorale. Les spectateurs reprenaient les paroles avec enthousiasme, tandis que les musiciens multipliaient les improvisations, démontrant une complicité forgée au fil des années. Cette interprétation résumait à elle seule la singularité artistique de Biondi : une soul élégante, raffinée, profondément groove, où chaque note semble portée par le plaisir de partager la musique

L’alternance entre les chansons en italien et en anglais donnait au concert une dimension cosmopolite particulièrement cohérente avec l’esprit du festival. Les langues changeaient, mais l’émotion demeurait intacte. C’est précisément là que réside la force de Biondi : sa musique ne s’adresse pas uniquement à ceux qui comprennent les paroles, mais à tous ceux qui savent écouter les émotions qu’elles portent

Pour conclure cette soirée, le chanteur a choisi une reprise de Smooth Operator, immortalisée par Sade. Loin de chercher à reproduire l’original, il en a proposé une lecture personnelle, tout en finesse et en retenue. Une interprétation élégante qui a prolongé jusqu’aux dernières notes cette atmosphère de raffinement ayant enveloppé le théâtre durant près de deux heures

Au-delà de la qualité irréprochable de la prestation, cette soirée a illustré la vocation profonde du FIH : faire dialoguer les cultures par la musique et offrir au public des expériences artistiques qui dépassent le simple divertissement

Biondi n’a pas seulement livré un concert ; il a proposé une célébration de l’excellence musicale, où le talent individuel s’efface devant la force du collectif, où la technique se met au service de l’émotion et où chaque morceau raconte une histoire. Dans un monde culturel dominé par la vitesse et l’éphémère, cette soirée a rappelé que certaines voix possèdent encore le pouvoir rare de suspendre le temps

À Hammamet, la musique italienne n’a pas simplement été invitée : elle a trouvé, le temps d’une nuit, une seconde maison sur les rives de la Méditerranée

Malek Chouchi

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