Lotfi Bouchnak à Nabeul : quand le tarab tunisien retrouve toute sa puissance

Le Théâtre de plein air de Nabeul a accueillit, le 9 Août 2026, l’une des grandes voix de la chanson tunisienne : Lotfi Bouchnak. Dans le cadre de la 38e édition du Festival international de Nabeul (FIN), cette soirée s’est inscrit dans une programmation qui fait dialoguer les grandes figures de la scène nationale avec les nouvelles générations et les expressions musicales contemporaines
La venue de Bouchnak à Nabeul n’est pas une simple date dans un calendrier estival. Elle a constitué un rendez-vous avec une certaine idée de la chanson tunisienne : une chanson où la voix demeure au centre, où le texte conserve toute son importance et où la musique se nourrit autant du patrimoine que de la création

Voix qui porte plus qu’une chanson
Dans le paysage musical tunisien, Bouchnak occupe une place singulière. Au fil de plusieurs décennies de carrière, il s’est imposé comme l’un des principaux défenseurs du tarab, des formes musicales arabes savantes et des répertoires tunisiens, tout en développant un langage artistique personnel
Sa voix, immédiatement reconnaissable, constitue son premier instrument. Puissante, ample, capable de passer de la retenue à l’intensité avec une remarquable maîtrise, elle lui permet d’aborder aussi bien le malouf et les mouachahat que les chansons à dimension spirituelle, patriotique ou engagée
Cette diversité explique en partie la longévité de son parcours. Bouchnak n’est pas seulement un interprète de chansons populaires : il est devenu, au fil des années, une figure de transmission

Ses concerts sont ainsi souvent construits comme des voyages à travers différentes facettes de la musique arabe et tunisienne. Lors de récentes grandes scènes, son répertoire a notamment inclus des titres comme Nasseya, Ritek Manaaref Win, Inti Chamsi, El Karasi, Ana Mouwaten ou encore Hedhi Ghneya Lihom
Nabeul, une nouvelle escale pour le maître du tarab
Le choix de Nabeul pour accueillir Bouchnak revêt lui aussi une certaine importance
La 38e édition du FIN a proposé cette année une programmation volontairement éclectique, allant du théâtre à la musique, de la chanson tunisienne aux expressions urbaines et aux spectacles destinés à différents publics. Le concert de Bouchnak, a apporté à cette diversité une forte dimension patrimoniale et vocale
Dans un paysage festivalier où les artistes issus des nouvelles scènes occupent une place croissante, inviter une figure comme Bouchnak revient à rappeler que la modernité culturelle ne peut se construire sans dialogue avec l’héritage
Patrimoine, non comme musée mais comme matière vivante
La question du patrimoine est essentielle lorsqu’on parle de Bouchnak
Le tarab, le malouf, les mouachahat ou les grandes traditions vocales arabes sont parfois perçus comme des expressions appartenant à un autre temps. Toutefois, les prestations de Bouchnak démontrent qu’une musique exigeante peut conserver son pouvoir émotionnel lorsqu’elle est portée par un interprète capable d’en restituer la profondeur
C’est aussi ce qui rend ses concerts particulièrement intéressants dans le cadre des festivals d’été. Face à un public composé de générations différentes, l’artiste a établit une passerelle entre ceux qui connaissent déjà ce patrimoine et ceux qui le découvrent
Voix engagée
L’univers de Bouchnak ne se limite toutefois pas à la beauté vocale
Une partie importante de son parcours est associée à des chansons porteuses de messages humains, sociaux et politiques. Son répertoire a notamment abordé les questions liées à la dignité, à la liberté, à l’identité et aux causes arabes, avec une place particulière accordée à la cause palestinienne. Cette dimension engagée a contribué à faire de lui bien davantage qu’un chanteur de tarab
Chez lui, la voix peut devenir une prise de parole
Cette dimension est importante dans une époque où la chanson est souvent dominée par la recherche de l’efficacité immédiate. À l’inverse, Bouchnak défend une conception de l’art dans laquelle le chanteur peut également porter une mémoire, une sensibilité et une vision du monde
C’est ce qui donne à certaines de ses chansons une portée qui dépasse leur durée musicale
Emotion avant l’effet
Le public qui s’est retrouvé à Nabeul n’est probablement pas venu uniquement chercher une succession de tubes. Il est surtout venu retrouver une expérience musicale
Dans les concerts de Bouchnak, l’émotion naît de la rencontre entre une voix exceptionnelle, des textes soigneusement choisis et une orchestration qui laisse à l’interprétation l’espace nécessaire
Cette approche est presque à contre-courant d’une partie de la culture du spectacle actuelle, dominée par les effets visuels, les rythmes rapides et la recherche permanente du spectaculaire
Bouchnak a rappellé que le spectaculaire peut aussi naître d’une voix seule
Une phrase musicale parfaitement maîtrisée, une montée vocale, un silence ou un dialogue avec l’orchestre peuvent parfois produire davantage d’émotion qu’une débauche d’effets scéniques
Rencontre entre générations
L’un des enjeux les plus intéressants de cette soirée était précisément la rencontre entre les générations
Les spectateurs qui ont accompagné la carrière de Bouchnak depuis ses débuts ont retrouvé des chansons liées à leur propre histoire. Les plus jeunes, eux, ont pu découvrir sur scène un autre rapport à la voix, au texte et à l’interprétation
Cette coexistence a constitué l’une des fonctions essentielles des festivals
Un festival ne devrait pas seulement refléter les goûts du moment. Il doit aussi permettre aux artistes et aux œuvres de circuler d’une génération à l’autre
À Nabeul, la présence de Bouchnak a rappelé que la chanson tunisienne possède une histoire riche et que cette histoire demeure capable de susciter l’adhésion d’un public contemporain




