Festival international de Carthage : une 60e édition entre mémoire, prestige et nouveaux équilibres

Soixante ans après sa création, le Festival international de Carthage aborde une étape hautement symbolique de son histoire. Cette édition anniversaire, qui se déroulera du 16 Juillet au 19 Août 2026 dans le majestueux Amphithéâtre romain de Carthage, ne se contente pas de célébrer un anniversaire. Elle traduit une volonté de préserver l’identité d’un rendez-vous culturel emblématique tout en s’adaptant aux nouvelles réalités économiques et aux mutations des attentes du public

Présentée lors d’une conférence de presse organisée au musée paléochrétien de Carthage, récemment inauguré, cette programmation reflète une ambition clairement assumée : conjuguer prestige artistique, diversité culturelle et maîtrise budgétaire
Retour des grandes voix arabes
L’un des principaux marqueurs de cette 60e édition réside dans le retour de plusieurs figures majeures de la chanson arabe, dont certaines n’avaient plus foulé la scène de Carthage depuis de nombreuses années
Cheb Khaled, véritable ambassadeur du raï, retrouve le public tunisien dix ans après son dernier passage en 2016. Plus attendu encore, le retour de l’artiste syrienne Mayada El Hennawy, absente depuis 2005, constitue l’un des événements les plus marquants de cette édition. Quant à Majda El Roumi, elle aura l’honneur de clôturer cette édition anniversaire
Ces retrouvailles témoignent d’une volonté de renouer avec l’ADN historique de Carthage, longtemps reconnu comme une scène privilégiée accueillant les plus grandes légendes de la musique arabe. Dans un contexte où les festivals cherchent souvent à privilégier les tendances du moment, Carthage fait ici le choix de la transmission et de la mémoire

Programmation pensée malgré des contraintes financières
Cette édition illustre également les défis auxquels sont aujourd’hui confrontés les grands festivals internationaux
Hend Mokrani, directrice générale de l’Établissement national pour la promotion des festivals et des manifestations culturelles et artistiques, qui assure la responsabilité de cette édition en l’absence d’un directeur artistique, a reconnu que les contraintes budgétaires avaient limité la possibilité d’inviter certains artistes internationaux aux cachets les plus élevés
L’absence de certaines vedettes ne traduit donc pas un manque d’ambition, mais plutôt une gestion réaliste des ressources disponibles. Le comité directeur a privilégié un équilibre entre qualité artistique, diversité des propositions et viabilité financière
Cette approche apparaît comme un choix stratégique à une période où le financement des grands événements culturels devient un enjeu majeur dans de nombreux pays
Entre héritage culturel et ouverture internationale
La programmation confirme également le positionnement singulier du Festival de Carthage, à mi-chemin entre manifestation culturelle et événement populaire
Sur les 77 candidatures examinées, sept spectacles tunisiens ont été retenus, auxquels s’ajoutent des productions venues du Liban, d’Algérie, de Syrie, d’Égypte, des États-Unis, du Bénin, d’Espagne et d’Italie
Avec 65% de spectacles issus du monde arabe contre 35% de productions internationales, le festival affirme clairement son ancrage méditerranéen tout en conservant une ouverture sur les grandes scènes du monde
L’arrivée du groupe américain The Jacksons, de la chanteuse béninoise Angélique Kidjo, du prestigieux Ballet Flamenco de Andalucía ou encore de l’ensemble italien Rondò Veneziano illustre cette volonté de proposer des esthétiques variées capables de séduire des publics différents
Vitrine pour la création tunisienne
Au-delà des têtes d’affiche internationales, cette édition fait une place importante aux artistes tunisiens
Le festival s’ouvrira avec Saber Rebaï et son spectacle inédit Taht Al Yasmine, tandis que Nordo, Yosra Mahnouch, Nabiha Karaouli et Amina Fakhet représenteront différentes générations de la scène musicale nationale
L’Orchestre symphonique tunisien dirigé par Shady Garfi présentera Symphonies 60, création spécialement conçue pour cette édition anniversaire, illustrant la volonté du festival de produire des œuvres originales plutôt que de se limiter à une succession de concerts
Le théâtre conserve également sa place avec Qarhmana de Moez Toumi. L’auteur et comédien a d’ailleurs annoncé qu’il s’agirait de la dernière représentation de ce one-man-show, adaptée spécialement à la scène de Carthage
Cette présence affirmée de la création tunisienne répond à une double mission : valoriser les talents nationaux tout en maintenant le Festival de Carthage comme une plateforme de rayonnement culturel
Entre exigence artistique et attractivité populaire
La programmation témoigne d’une recherche permanente d’équilibre entre spectacles à forte valeur patrimoniale et propositions plus commerciales
Le retour de figures historiques de la chanson arabe côtoie des artistes populaires auprès des jeunes générations, comme Nordo ou Tamer Ashour, tandis que des spectacles de danse, de musique symphonique, de folklore mondial et même un concert caritatif enrichissent l’offre culturelle
Cette diversité répond à une réalité incontournable : un festival de cette envergure doit aujourd’hui satisfaire des publics aux goûts multiples sans renoncer à son identité

Edition anniversaire porteuse de sens
Le choix du musée paléochrétien de Carthage pour accueillir la conférence de presse n’est pas anodin. En inscrivant le lancement de cette édition dans un lieu patrimonial récemment restauré, les organisateurs ont souhaité rappeler le lien profond qui unit le festival au patrimoine historique exceptionnel de Carthage
Plus qu’une succession de spectacles, cette 60e édition apparaît comme une célébration de la mémoire culturelle tunisienne et de son ouverture sur le monde
Si les contraintes financières ont imposé certains arbitrages, elles n’ont pas empêché les organisateurs de construire une programmation cohérente, où prestige, diversité et création locale se complètent. Dans un paysage culturel en constante évolution, le Festival international de Carthage démontre ainsi sa capacité à se réinventer sans renoncer à ce qui fait sa singularité depuis six décennies : être un lieu de rencontre entre les cultures, les générations et les grandes voix de la scène internationale
Malek Chouchi




