ثقافة

Avec « Les Fugueuses », le Festival International de Hammamet ouvre sa 60e édition entre attente, exil et espoir

Ouvrir la 60e édition du Festival International de Hammamet relevait d’un choix hautement symbolique. Pour célébrer six décennies d’une manifestation qui a accompagné les mutations de la scène artistique tunisienne et méditerranéenne, il fallait une œuvre capable de dialoguer avec le présent. Avec Les Fugueuses, Wafa Taboubi a offert bien plus qu’un spectacle d’ouverture : une traversée théâtrale qui ausculte les fractures de notre temps et les fragilités de la condition humaine

Dans un théâtre comble, la metteuse en scène a plongé les spectateurs dans un espace suspendu, où le temps semble s’être arrêté. Une station. Cinq femmes, un homme. Six êtres réunis dans un lieu de passage où rien n’arrive, où personne ne vient, où l’attente finit par devenir une prison. Cette immobilité initiale n’est pas un simple procédé dramaturgique : elle est le reflet d’une époque qui vacille, où l’incertitude s’est imposée comme une expérience collective

Quand partir devient une nécessité existentielle

La pièce trouve sa profondeur dans cet instant suspendu où partir cesse d’être une décision pour devenir une nécessité, presque une question de survie

Servie par une distribution de grande qualité, réunissant Fatma Ben Saïdane, Mounira Zakraoui, Lobna Noomen, Mohamed Bouzid, Oumaima Bahri et Sabrine Omar, cette création impose une présence scénique forte

Les personnages prennent la route sans savoir où elle les conduira. Ils ne fuient pas uniquement un territoire ; ils cherchent à échapper à une existence devenue irrespirable. L’ailleurs n’est jamais défini. Il demeure une promesse, peut-être une illusion, mais surtout un espace où pourrait encore survivre l’idée d’une vie digne

 Taboubi dépasse ainsi le seul récit de la migration. Elle explore un exil plus profond : celui de femmes et d’hommes qui ne reconnaissent plus le monde dans lequel ils vivent, qui voient leurs certitudes se fissurer et leurs repères s’effondrer. L’exil devient alors intérieur avant d’être géographique. Il naît de cette rupture silencieuse entre l’individu et son époque

Dans ce théâtre de l’incertitude, chacun porte une histoire singulière, mais tous avancent vers la même question : comment continuer à espérer lorsque l’horizon cesse d’offrir des réponses

Corps comme territoire de la mémoire

Écrite, mise en scène, scénographiée et pensée dramaturgiquement par Taboubi, la création privilégie une écriture profondément physique. Les corps parlent autant que les dialogues. Ils hésitent, se croisent, se repoussent, se rapprochent, dessinant une géographie mouvante de la peur, de la solidarité et du désir de vivre

Le mouvement devient le véritable langage de la pièce. Chaque déplacement traduit une tentative de réinventer son destin, chaque arrêt rappelle le poids des blessures accumulées. L’espace scénique, volontairement dépouillé, laisse toute sa place à cette chorégraphie des existences en transit

La musique de Hani Ben El Hamadi accompagne cette traversée avec une grande retenue, sans jamais enfermer le spectateur dans une émotion préfabriquée. Elle épouse les silences, prolonge les respirations et participe à cette sensation permanente d’être au bord d’un basculement

Création nourrie par les bouleversements du présent

Lors de la conférence de presse qui a suivi la représentation, Taboubi est revenue sur les intentions qui ont guidé l’écriture de Les Fugueuses. Sans revendiquer une lecture strictement politique de son œuvre, la metteuse en scène a souligné que la pièce s’inscrit dans un contexte mondial marqué par les conflits, les déplacements forcés, les crises sociales et l’effritement des certitudes. « L’espoir reste le moteur principal qui me pousse à aller de l’avant, à résister », a-t-elle déclaré

Cette affirmation éclaire la portée du spectacle car si Les Fugueuses met en scène des personnages confrontés à l’attente, à l’errance et au déracinement, elle refuse toute vision fataliste. L’espoir n’y apparaît pas comme une promesse naïve, mais comme une forme de résistance face à un monde où les repères vacillent. La pièce se referme d’ailleurs sur une interrogation ouverte : est-il encore possible de croire en un avenir meilleur lorsque l’incertitude semble être devenue notre seul horizon

Ouverture en parfaite résonance avec Endless Memories

Le choix de Les Fugueuses pour ouvrir cette édition anniversaire apparaît ainsi comme une véritable déclaration artistique. Le thème « Endless Memories » trouve ici une résonance singulière : la mémoire n’est pas seulement celle des lieux ou des festivals, elle est aussi celle des blessures invisibles, des départs imposés, des vies suspendues et des espoirs qui refusent de s’éteindre

Avec cette création exigeante, portée par six interprètes, le Festival International de Hammamet a inauguré sa 60e édition en rappelant ce qui fait la force du théâtre : sa capacité à transformer une scène en miroir du monde, à donner une voix aux silences et à faire surgir, au cœur de l’incertitude, une réflexion profondément humaine sur notre manière d’habiter le présent

Malek Chouchi

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