تونس

À La Goulette, le Festival du poisson ressuscite une mémoire maritime et un art de vivre

Pendant trois jours, du 25 au 27 Août, La Goulette a renoué avec l’un de ses rendez-vous populaires les plus emblématiques : le Festival du poisson, ou Aïd El Hout. L’événement, organisé sous la supervision du gouvernorat de Tunis avec la participation de la municipalité, de la délégation, du conseil local et de l’association « Nassamet El Méditerranée », a pris la forme d’un carnaval sillonnant les rues de la ville

Cependant, réduire cette manifestation à une simple fête gastronomique serait passer à côté de son véritable enjeu car, à La Goulette, le poisson n’est pas seulement un produit alimentaire. Il constitue un morceau de mémoire, un marqueur territorial et l’un des symboles les plus immédiatement reconnaissables d’une ville dont l’histoire s’est construite au contact permanent de la Méditerranée

Ville qui remet la mer au centre

La particularité de l’édition 2026 tient d’abord à son choix de faire sortir la manifestation des espaces culturels traditionnels pour investir directement l’espace public

L’avenue Franklin-Roosevelt, l’une des principales artères de La Goulette, a été fermée à la circulation et au stationnement chaque soir, de 17 heures à minuit, du 25 au 27 Août. Cette décision répondait à un impératif de sécurité et de gestion de l’affluence, mais elle a également transformé temporairement une infrastructure destinée aux voitures en espace de promenade, de rencontre et de spectacle

Cette transformation est révélatrice d’une tendance plus large observée dans les festivals de quartier en Tunisie : lorsque les lieux culturels classiques sont indisponibles ou insuffisants, la rue devient elle-même une scène

À La Goulette, cette stratégie prend une dimension particulière. La rue n’est pas un simple décor : elle appartient à la mémoire collective de la cité. La fête consiste donc autant à regarder un spectacle qu’à réhabiter symboliquement la ville

Poisson comme patrimoine vivant

Le cœur du festival reste évidemment le poisson. Toutefois, l’originalité de la manifestation réside dans le rapprochement entre la dimension festive et la dimension économique. Un espace de vente directe du poisson, du producteur au consommateur, a été installé à la place El Bratel pendant la manifestation. Une initiative qui donne au festival une dimension concrète : celle de rapprocher consommateurs, producteurs et commerçants dans une période où le coût de l’alimentation constitue une préoccupation centrale pour de nombreux ménages

Le festival ne se contente donc pas de célébrer une spécialité locale ; il tente de reconnecter le produit à son territoire

Cette démarche mérite d’être soulignée. Dans beaucoup de manifestations consacrées à la gastronomie, le produit devient essentiellement un objet touristique. À La Goulette, l’enjeu semble différent : il s’agit de rappeler que le poisson appartient à une économie réelle, à des métiers, à des pêcheurs, à des commerçants, à des restaurateurs et à une culture alimentaire qui s’est construite sur plusieurs générations

La fête devient ainsi une sorte de vitrine de l’écosystème maritime local

Plat à 14 dinars : quand la gastronomie devient outil d’attractivité

Les restaurants et commerces partenaires ont proposé un plat de poisson complet au prix uniforme de 14 dinars durant la manifestation

Au-delà de l’aspect promotionnel, cette mesure révèle une autre fonction du festival : soutenir l’activité économique du centre-ville

La logique est simple; Faire venir le public pour le carnaval et les animations, puis l’inciter à consommer dans les restaurants, cafés et commerces locaux. Le festival devient alors un outil d’animation commerciale

Dans une ville balnéaire comme La Goulette, où l’activité économique est fortement liée à l’image du littoral, cette stratégie peut avoir un effet multiplicateur : le spectacle attire, la gastronomie prolonge la visite et le commerce bénéficie du flux de visiteurs

Le défi, à plus long terme, sera de transformer cet effet ponctuel en véritable stratégie de développement local

Identité cosmopolite revendiquée

L’autre dimension fondamentale de l’Aïd El Hout 2026 est culturelle. Le programme associe explicitement art, mer, patrimoine et tolérance entre les religions. Les organisateurs présentent ainsi La Goulette non seulement comme une ville maritime, mais comme un territoire marqué par la coexistence historique de différentes communautés et cultures

Cette dimension est essentielle pour comprendre l’identité goultoise

La ville ne s’est jamais définie uniquement par son port ou ses plages. Elle s’est également construite à travers les circulations humaines, les échanges commerciaux, les migrations et les influences culturelles successives

La gastronomie en porte encore les traces

Le brik, notamment, occupe une place particulière dans la culture culinaire de La Goulette. Son histoire est associée, entre autres, à la présence historique de la communauté juive tunisienne, dont l’activité commerciale et gastronomique a contribué à façonner l’identité alimentaire de la ville. La fête du poisson devient ainsi un prétexte pour raconter une histoire beaucoup plus vaste : celle d’une ville où les cultures se sont rencontrées autour de la mer, du commerce et de la table

Fête populaire avant d’être un produit touristique

C’est peut-être là que se trouve la véritable force du festival. L’Aïd El Hout ne cherche pas seulement à attirer des visiteurs extérieurs, il cherche à rassembler les habitants eux-mêmes

Le directeur du festival, Salah Msaddak, insiste d’ailleurs sur l’idée que l’objectif premier n’est pas la rentabilité mais la rencontre et le partage. Dans cette conception, La Goulette est présentée comme une terre de brassage humain

Cette philosophie donne au festival une portée sociale

Dans un contexte où de nombreuses manifestations culturelles peuvent devenir très institutionnelles ou essentiellement commerciales, une fête populaire conserve une autre valeur : celle de créer un espace commun entre générations et catégories sociales

Une famille qui vient dîner, un commerçant qui profite de l’affluence, un pêcheur qui vend son produit, un enfant qui regarde le carnaval et un visiteur venu découvrir La Goulette participent, chacun à leur manière, au même événement

Rue contre la fragmentation de la ville

La fermeture de Franklin-Roosevelt peut également être lue comme un geste urbain

Pendant quelques heures, la ville change de rythme. La voiture cède la place au piéton, la circulation cède la place au spectacle et l’espace fonctionnel devient donc un  espace social

Dans les villes méditerranéennes, la qualité de l’espace public joue un rôle déterminant dans la vie collective. Une rue animée n’est pas seulement une voie de circulation : elle devient un lieu de sociabilité

La Goulette dispose, de ce point de vue, d’un avantage considérable : son identité maritime est directement perceptible dans son paysage, sa gastronomie et son architecture. Le festival permet de réunir ces éléments dans une même expérience

Retour d’une tradition

Le retour du Festival du poisson possède également une dimension émotionnelle

La manifestation a retrouvé son public après une longue absence et que son inauguration, le 25 Août, a attiré habitants et visiteurs dans une ambiance festive. Ce retour est important parce qu’un festival populaire n’existe véritablement que lorsqu’il devient une habitude collective

Une fête peut être organisée par une institution ; elle ne devient une tradition que lorsqu’une population se l’approprie

C’est précisément cette appropriation que semble rechercher l’Aïd El Hout : faire du festival non pas un événement posé artificiellement sur la ville, mais une manifestation qui naît de son identité

Potentiel économique encore largement inexploité

L’édition 2026 permet également de poser une question plus ambitieuse : La Goulette pourrait-elle faire de son patrimoine maritime une véritable marque territoriale

La réponse pourrait être positive à condition de dépasser la logique d’un événement annuel

Le festival pourrait progressivement être articulé avec plusieurs secteurs : la pêche et la valorisation des produits de la mer, la gastronomie et les restaurants traditionnels, le tourisme culturel et balnéaire, l’artisanat, la mémoire historique et le patrimoine architectural, les métiers de la mer, les activités culturelles destinées aux jeunes et la promotion des produits locaux

Une telle stratégie permettrait de faire du poisson non plus simplement le thème d’une fête, mais le point de départ d’un récit territorial cohérent. La Goulette pourrait alors raconter son histoire à travers ses quais, ses restaurants, ses rues, ses recettes, ses communautés et ses traditions

Principal défi : préserver l’authenticité

Le succès populaire comporte cependant un risque. Plus une manifestation devient attractive, plus elle peut être tentée de se transformer en produit touristique standardisé. Toutefois, la force de l’Aïd El Hout réside justement dans son authenticité populaire

Si la fête perd son rapport avec les habitants, les pêcheurs, les commerçants et la mémoire de la ville, elle pourrait progressivement devenir une simple animation estivale parmi d’autres

Le véritable enjeu pour les organisateurs sera donc de trouver un équilibre entre attractivité et authenticité, entre fréquentation touristique et appropriation locale, entre animation commerciale et valorisation du patrimoine

Goulette, une ville qui raconte la Méditerranée

Au fond, le Festival du poisson raconte quelque chose qui dépasse largement le poisson. Il raconte une ville construite autour de la mer, façonnée par les échanges, marquée par la diversité et attachée à une gastronomie qui constitue encore aujourd’hui l’un de ses principaux marqueurs identitaires

En 2026, l’Aïd El Hout a choisi la rue, la table et le spectacle pour raconter cette histoire. La fermeture de Franklin-Roosevelt, les animations, le carnaval, la vente directe de poisson et les menus proposés à prix accessible ont formé les différentes pièces d’un même dispositif : remettre La Goulette au centre de sa propre histoire

La fête s’est achevée le 27 Août, mais la question qu’elle laisse derrière elle est beaucoup plus durable : que faire de ce patrimoine une fois les lumières éteintes et les rues rendues aux voitures

C’est probablement là que commence le véritable travail car un festival peut faire vibrer une ville pendant trois jours. Cependant, une politique culturelle et patrimoniale cohérente peut, elle, permettre à cette ville de transformer sa mémoire en avenir

Malek Chouchi

 

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