Tourisme tunisien à l’horizon 2030 : compétences, innovation et durabilité au cœur d’une transformation nécessaire

Réunis le 23 Octobre à l’Institut de formation dans les métiers du tourisme de Hammamet (IFMTH), les acteurs publics, les professionnels du secteur et les partenaires internationaux ont placé le capital humain au centre des réflexions sur l’avenir du tourisme tunisien. De la transition écologique à la qualité de l’emploi, en passant par la transformation des métiers et le projet d’un Centre afro-méditerranéen d’excellence, le forum a mis en lumière les chantiers qui détermineront la compétitivité de la destination à l’horizon 2030
La transformation du tourisme tunisien à l’horizon 2030 repose sur plusieurs leviers stratégiques : le développement des compétences, l’amélioration de la qualité de l’emploi, l’innovation dans les métiers et l’intégration des principes de durabilité. Ces enjeux ont été au cœur du forum « Compétences et Innovation pour le Tourisme de Demain », organisé le 23 Octobre 2026 à l’IFMTH. La rencontre s’est déroulée en présence de Sofiène Tekaya, ministre du Tourisme et du gouverneur de Nabeul. Elle a aussi réuni des représentants des institutions publiques, des organisations professionnelles, des entreprises touristiques et des partenaires internationaux, notamment l’Organisation internationale du travail (OIT), l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI), l’Agence française de développement (AFD) et l’Institut européen de coopération et de développement (IECD), ainsi que de nombreux autres acteurs et invités du secteur touristique
Articulé autour de trois panels complémentaires, le forum a mis en lumière les principaux défis liés à l’évolution des métiers du tourisme, à la conciliation entre transition écologique, travail décent et compétitivité, ainsi qu’au projet de création d’un Centre afro-méditerranéen d’excellence pour les compétences et les métiers du tourisme. Les échanges ont ainsi placé le capital humain au centre de la réflexion sur l’avenir du secteur, en soulignant l’importance d’une meilleure adéquation entre les formations, les besoins des entreprises et les nouvelles exigences du marché

Capital humain, condition de la compétitivité touristique
La cérémonie d’ouverture officielle a réuni Dorra Miled, représentant la Fédération tunisienne de l’hôtellerie (FTH), Habib Soussia, de l’Association tunisienne de l’aviation (ATA), Mohamed Mehdi Haloui, directeur général de l’Office national du tourisme tunisien (ONTT), Lassaad Don Hassine, de l’ONUDI, Halim Hamzaoui, de l’OIT, ainsi qu’Ahmed Djemal, directeur général de l’Agence de formation dans les métiers du tourisme (AFMT)
La composition de ce panel d’ouverture illustre l’importance d’une approche transversale du développement touristique. La formation ne relève pas uniquement des établissements spécialisés : elle engage aussi les employeurs, les institutions chargées de l’emploi, les organismes de promotion de la destination et les partenaires du développement
Dans un secteur où l’expérience du visiteur dépend autant de la qualité de l’accueil que de l’hébergement, de la restauration, de l’organisation des activités et de la fiabilité des services, les compétences constituent un facteur déterminant de différenciation
L’enjeu ne consiste donc pas seulement à former davantage de professionnels, mais à former autrement : anticiper les besoins futurs, intégrer les évolutions technologiques, renforcer les compétences pratiques et développer des parcours capables d’accompagner la transformation des entreprises
Cette orientation est d’autant plus importante que le tourisme évolue dans un environnement concurrentiel où la qualité de l’expérience, la capacité d’adaptation et la cohérence de l’offre comptent autant que les ressources naturelles et patrimoniales d’une destination

À l’horizon 2030, anticiper la transformation des métiers
Le premier panel, consacré aux « Métiers, compétences et innovation : transformer le tourisme à l’horizon 2030 », a abordé cette question sous l’angle de l’évolution des besoins professionnels
Autour de Haloui, Miled, Adel Rhaiem, représentant du ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle et du CENAFFIF, de Mohamed Yahyaoui, représentant du ministère et de l’ONEQ, ainsi que d’Ali Dridi, de l’ATA, les échanges ont été modérés par Mohamed Belarbi
Le thème choisi renvoie à une nécessité stratégique qui est d’éviter que les formations proposées aujourd’hui ne deviennent inadaptées aux métiers de demain
La digitalisation des services, l’évolution des comportements des voyageurs, la diversification des expériences touristiques et les exigences croissantes en matière de qualité modifient progressivement les compétences attendues dans les entreprises. Les métiers traditionnels restent indispensables, mais leur exercice nécessite une adaptation continue
Les établissements de formation doivent ainsi pouvoir concilier maîtrise des fondamentaux professionnels et acquisition de nouvelles compétences. Dans l’hôtellerie et la restauration, cela concerne notamment la qualité du service, la gestion des ressources, les outils numériques, la communication avec les clientèles internationales et la capacité à répondre à des attentes plus diversifiées
La question de l’innovation dépasse cependant la seule introduction de nouvelles technologies. Elle concerne aussi les méthodes pédagogiques, l’organisation du travail, les relations entre établissements de formation et entreprises, ainsi que la capacité à concevoir des produits touristiques adaptés aux évolutions du marché
Le rapprochement entre les organismes de formation, les professionnels et les institutions chargées de l’observation du marché du travail peut, dans cette perspective, contribuer à mieux identifier les compétences recherchées et les besoins encore insuffisamment couverts
Le défi central est celui de l’adéquation entre formation et emploi. Une formation performante ne se mesure pas uniquement au nombre de diplômés qu’elle produit, mais aussi à leur insertion professionnelle, à la qualité des postes occupés, à leur évolution de carrière et à leur capacité à répondre aux besoins réels des entreprises
Cette logique suppose de renforcer les liens entre apprentissage théorique, pratique professionnelle et immersion en entreprise. Elle nécessite également une actualisation régulière des programmes, afin que les compétences enseignées restent en phase avec les transformations du secteur

Tourisme durable : miser sur la qualité de l’emploi
Le deuxième panel a élargi la réflexion à un autre enjeu majeur : « Tourisme durable et travail décent : concilier transition écologique, qualité de l’emploi et compétitivité ». Modérée par Ahlem Amri, de l’OIT, la discussion a réuni Hichem Bousaid, représentant de l’ANETI, Seynabou Diouf, spécialiste de l’économie bleue et des emplois verts à l’OIT, Manel Ben Ismail, directrice de la durabilité pour la Tunisie et le Maroc chez Iberostar, Narjes Bouasker, présidente de la commission Tourisme durable et culture de la FTH, Xavier Bresnu, responsable des opérations de l’IECD en Tunisie, et Aida Lamloum, spécialiste régionale de la sécurité et de la santé au travail à l’OIT
Autour de ce sujet qui relie les enjeux environnementaux aux réalités économiques et sociales du secteur, cette articulation est essentielle. Le tourisme durable ne peut se limiter à la réduction de la consommation d’eau, à la gestion des déchets ou à la préservation des ressources naturelles. Il doit aussi prendre en considération les conditions de travail, la sécurité des salariés, la stabilité de l’emploi et l’accès à la formation
Les établissements touristiques sont confrontés à des défis qui concernent simultanément leur performance économique et leur empreinte environnementale. La maîtrise de la consommation énergétique, la gestion des ressources hydriques et la réduction des déchets peuvent contribuer à limiter les pressions sur l’environnement, tout en améliorant l’efficacité opérationnelle des entreprises
Cependant, ces transformations requièrent de nouvelles compétences. Les professionnels doivent être formés à l’application de pratiques plus responsables, à l’utilisation rationnelle des ressources et à l’intégration des exigences de durabilité dans les opérations quotidiennes
La transition écologique peut également favoriser l’émergence de nouveaux besoins en matière d’emploi et de qualification. Encore faut-il que ces perspectives se traduisent par des postes accessibles, des parcours de formation adaptés et des conditions de travail conformes aux principes du travail décent
La question sociale est particulièrement importante dans un secteur qui mobilise une grande diversité de métiers, depuis l’hébergement et la restauration jusqu’aux activités de loisirs et aux services d’accompagnement des visiteurs. La qualité de l’expérience touristique dépend aussi de la stabilité des équipes, de leur professionnalisme et des conditions dans lesquelles elles exercent leurs fonctions
La sécurité et la santé au travail constituent, dans cette perspective, des composantes essentielles de la qualité globale du secteur. La prévention des risques, l’amélioration des conditions de travail et la formation des personnels ne sont pas des objectifs périphériques : ils participent au fonctionnement durable des entreprises
La compétitivité touristique ne peut donc être appréciée uniquement à travers les coûts ou le volume de fréquentation. Elle dépend aussi de la capacité à produire des services de qualité sans dissocier la performance économique de la responsabilité environnementale et sociale

Tunisie Telecom et l’AFMT : un partenariat à traduire en résultats
Le forum a également été marqué par la signature d’une convention entre Tunisie Telecom et l’Agence de formation dans les métiers du tourisme, en présence de Tekaya, ministre du Tourisme. Cette signature constitue un temps fort institutionnel de la rencontre. Elle inscrit la question des partenariats dans la réflexion sur la modernisation de la formation touristique
La coopération entre un opérateur des télécommunications et une agence spécialisée dans la formation aux métiers du tourisme ouvre des perspectives possibles autour de la transformation numérique, de l’accès aux outils technologiques et de l’évolution des méthodes d’apprentissage
Il convient néanmoins de distinguer les possibilités offertes par ce type de partenariat de ses résultats effectifs. Le contenu détaillé de la convention, les engagements respectifs des parties, les moyens mobilisés et le calendrier de mise en œuvre doivent être précisés pour en apprécier la portée

L’intérêt d’un tel accord se mesurera notamment à sa capacité à améliorer concrètement les conditions de formation, à renforcer les compétences numériques des apprenants et à rapprocher les contenus pédagogiques des besoins des professionnels
La transformation numérique ne produit pas automatiquement de meilleurs résultats. Elle doit s’accompagner d’objectifs clairement définis, d’une formation des utilisateurs et d’un suivi permettant de vérifier que les outils déployés améliorent effectivement les apprentissages

Vers un Centre afro-méditerranéen d’excellence : une ambition régionale à structurer
Le troisième panel a porté sur la perspective d’un Centre Afro-Méditerranéen d’Excellence pour les Compétences et les Métiers du Tourisme
Autour de Djemal, Tahar Zahar, représentant de la FRH Cap Bon, de Mohamed Ali Cherif, représentant du ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle, d’Anis Hamrouni, de l’ONUDI, et d’Anis Lassoued, de l’AFD, sous la modération de Mohamed Madkhour, les échanges ont été consacrés à un projet qui pourrait donner une dimension régionale aux ambitions tunisiennes en matière de formation touristique
L’idée d’un centre d’excellence soulève plusieurs enjeux : renforcer la qualité des formations, favoriser les échanges de compétences, développer des coopérations avec des partenaires étrangers et améliorer la visibilité de l’expertise tunisienne dans les métiers du tourisme
La portée d’un tel projet dépendra toutefois de sa capacité à se distinguer par des objectifs précis, des programmes reconnus, des formateurs qualifiés et des liens durables avec les entreprises. La dimension afro-méditerranéenne suppose également de construire des partenariats effectifs avec les institutions et les acteurs concernés dans les pays visés
Pour devenir un véritable levier de transformation, le centre devra répondre à des besoins identifiés et produire des résultats mesurables. Le nombre d’apprenants accueillis, la qualité de leur insertion professionnelle, les coopérations nouées, la reconnaissance des certifications et la participation des entreprises pourraient constituer des indicateurs pertinents
Un tel établissement pourrait également contribuer à diffuser des pratiques pédagogiques adaptées aux évolutions du secteur et à renforcer les échanges entre les professionnels, les formateurs et les institutions
Il reste cependant essentiel de préciser le calendrier du projet, son modèle de gouvernance, ses moyens financiers et les modalités de coopération envisagées. Ces éléments permettront de passer d’une ambition institutionnelle à une structure capable de produire des effets durables
Déjeuner pédagogique pour rapprocher formation et pratique
La dimension pratique du forum s’est prolongée à travers un déjeuner pédagogique assuré par les apprenants des spécialités cuisine, pâtisserie et restaurant
Cette initiative a donné une illustration concrète de la place de l’apprentissage pratique dans les métiers du tourisme. La maîtrise des gestes professionnels, l’organisation du travail, la coordination entre les équipes et le respect des exigences de qualité constituent des compétences qui s’acquièrent par la mise en situation autant que par les enseignements théoriques
Un déjeuner pédagogique représente également une occasion d’observer les interactions entre les différentes spécialités et la manière dont elles contribuent à une expérience de service cohérente
Dans l’hôtellerie-restauration, la qualité finale repose sur une chaîne de compétences complémentaires. La préparation des produits, la maîtrise des techniques culinaires, la présentation, le service et la relation avec les convives participent ensemble à la perception de la prestation
Cette approche rappelle que la professionnalisation ne peut être séparée des conditions réelles d’exercice des métiers. Elle suppose des équipements adaptés, un encadrement pédagogique solide et des occasions régulières de confronter les apprentissages aux exigences du terrain

Faire de la coopération un mécanisme durable de transformation
La diversité des intervenants réunis à Hammamet témoigne de la multiplicité des acteurs concernés par l’avenir du tourisme : administration, formation professionnelle, entreprises, organisations internationales et institutions de coopération
Cette diversité constitue une ressource, mais elle ne garantit pas, à elle seule, la cohérence de l’action. L’enjeu consiste à transformer les échanges en objectifs partagés, en responsabilités clairement définies et en programmes suivis dans la durée
Trois priorités se dégagent de l’architecture de ce forum
La première est l’adaptation des compétences aux transformations des métiers, avec une attention particulière portée à la pratique professionnelle, à l’innovation et à l’insertion dans l’emploi
La deuxième est l’intégration de la durabilité et du travail décent dans les stratégies des entreprises touristiques. La transition écologique ne pourra produire des résultats durables que si elle s’accompagne d’une évolution des pratiques professionnelles et d’une prise en compte des conditions de travail
La troisième est le renforcement des partenariats entre les établissements de formation, les entreprises et les institutions nationales et internationales. La perspective d’un centre afro-méditerranéen d’excellence pourrait s’inscrire dans cette dynamique, à condition que sa mission et ses moyens soient clairement définis
L’évaluation de ces orientations nécessitera des indicateurs concrets : évolution de l’insertion professionnelle, adéquation des formations aux besoins des entreprises, qualité des conditions de travail, diffusion des pratiques environnementales responsables et résultats des partenariats engagés

À l’horizon 2030, passer des ambitions aux résultats
Le forum « Compétences et Innovation pour le Tourisme de Demain » a réuni, dans un même programme, plusieurs dimensions essentielles de la transformation touristique : les métiers, l’innovation, la durabilité, l’emploi et la coopération régionale
Sa portée ne pourra cependant être appréciée uniquement à travers les thèmes abordés ou les institutions représentées. Elle dépendra des suites données aux réflexions, des engagements effectivement mis en œuvre et de la capacité des acteurs à mesurer les progrès réalisés
Pour la Tunisie, l’enjeu est de faire des compétences un levier de compétitivité, tout en inscrivant le développement du tourisme dans une logique de responsabilité économique, sociale et environnementale
À l’horizon 2030, la qualité de la destination ne se jouera pas seulement dans ses infrastructures ou sa capacité à attirer des visiteurs. Elle dépendra aussi des femmes et des hommes qui font vivre le secteur, des conditions dans lesquelles ils travaillent et des possibilités qui leur sont offertes pour apprendre, évoluer et innover
C’est à cette capacité de transformer les ambitions en résultats tangibles que se mesurera, à terme, la contribution du forum de Hammamet à l’avenir du tourisme tunisien
Malek Chouchi




