أدبثقافة

À Oualagh, les lieux ont une mémoire : le Menzel Barouni et la mosquée El Bassi au miroir de Kotouf 2026

À l’occasion de la deuxième édition de Kotouf, Festival des Littératures du Sud, qui se tient à Djerba les 15 et 16 Octobre 2026, les participants ont découvert le patrimoine d’Oualagh à travers la visite du Menzel Barouni et de la mosquée El Bessi, dite Jemaâ El Bassi. Une immersion dans des lieux où les maisons ancestrales, l’histoire de l’habitat traditionnel et la mémoire des espaces de savoir révèlent les multiples facettes de l’identité djerbienne et racontent l’histoire, les héritages et les identités du Sud

Il existe, à Djerba, des lieux qui ne se livrent pas au premier regard. Ils ne cherchent ni à impressionner ni à attirer les regards. Ils se tiennent à l’écart du bruit, derrière des murs marqués par le temps, au bout de chemins qui semblent avoir conservé la mémoire des pas. Il faut s’y arrêter, écouter les habitants, observer les pierres et interroger les silences pour comprendre que ces lieux ne sont pas de simples vestiges : ils sont les fragments d’une histoire collective, les témoins d’une civilisation de la transmission, de l’adaptation et de l’enracinement

À Oualagh, le Menzel Barouni et la mosquée El Bassi invitent précisément à cette lecture patiente de l’île. Deux lieux, deux fonctions, deux expressions d’un même rapport au territoire : habiter, cultiver, croire, apprendre et transmettre

À l’heure où Djerba accueille, les 15 et 16 Octobre 2026, la deuxième édition de Kotouf, Festival des Littératures du Sud, cette exploration prend un relief particulier. Placée sous le thème « Littératures et Indépendances », cette édition interroge les héritages, les ruptures et la liberté des peuples à raconter leur propre histoire. Elle rassemble des voix venues du Maghreb, du Machrek et d’Afrique subsaharienne autour d’une ambition : faire du Sud un espace de dialogue intellectuel et littéraire, capable de produire ses propres récits et de faire circuler ses imaginaires

Dans cette perspective, le patrimoine djerbien n’est pas un simple décor. Il constitue une matière narrative, un réservoir de mémoires et un point de départ pour questionner la manière dont une société se raconte, conserve ses traces et transmet son histoire

Menzel Barouni : habiter, transmettre, appartenir

À Djerba, le menzel ne se réduit pas à une habitation traditionnelle. Il renvoie à une manière d’organiser la vie, de répartir les espaces, de composer avec les ressources naturelles et de préserver un équilibre entre l’intimité familiale et les nécessités de l’existence collective

Le paysage djerbien s’est historiquement structuré autour d’un habitat dispersé, associant domaines familiaux, terres agricoles et espaces de vie. Les chemins reliaient les habitations, les lieux de culte et les espaces d’échange. Cette organisation, façonnée au fil des siècles, a contribué à construire l’identité architecturale et sociale de l’île, reconnue par l’UNESCO en 2023 à travers l’inscription de Djerba sur la Liste du patrimoine mondial

À Djerba, le menzel ne se réduit pas à une habitation traditionnelle. Il constitue un véritable espace de vie, organisé autour d’un principe essentiel : préserver l’intimité de la famille. Les différentes composantes du domaine – habitation principale, espaces réservés aux invités, lieux de travail et dépendances agricoles – sont distinctes et agencées de manière à limiter les interférences entre la vie privée, les activités économiques et l’accueil des personnes extérieures. Cette séparation des espaces, qui varie selon la configuration des domaines, traduit une conception de l’habitat où chacun trouve sa place sans empiéter sur celle des autres

Dans cet ensemble, la maison, ou houch, occupe une place centrale. Généralement tournée vers une cour intérieure plutôt que vers l’extérieur, elle protège la vie familiale des regards tout en favorisant la circulation de l’air et la fraîcheur. Les murs protecteurs et la disposition des pièces renforcent cette logique d’intimité. Le menzel apparaît ainsi comme bien davantage qu’un ensemble de constructions : il exprime une manière d’habiter, de préserver la vie privée et d’organiser la coexistence entre les différentes activités de la famille

À l’occasion de la visite des participants de Kotouf, le Menzel Barouni révèle l’ingéniosité de l’habitat traditionnel djerbien, où l’organisation des espaces préserve l’intimité familiale et témoigne d’un art de vivre en harmonie avec son environnement

Mosquée El Bassi : quand la prière rencontre le savoir

La mosquée El Bassi ouvre une autre dimension de l’histoire de Djerba : celle de la transmission intellectuelle et religieuse. Situé à Oualagh, cet édifice du XVIIIe siècle se distingue par une particularité essentielle : il ne s’agissait pas seulement d’un lieu de prière, mais d’un véritable complexe éducatif ibadite, conçu pour accueillir l’étude, l’enseignement et la vie des étudiants

Édifiée par trois frères de la famille El Bassi, El Hadj Mohammed, El Hadj Salem et El Hadj Othman, la mosquée aurait été achevée en 1198 de l’hégire, soit en 1784-1785. Une inscription sur une plaque de marbre commémore la fondation de l’ensemble. Selon les récits historiques consacrés au monument, l’achèvement des travaux donna lieu à une cérémonie à laquelle participèrent des savants de l’île

Ce qui rend ce lieu particulièrement remarquable, c’est l’organisation de ses espaces. Autour de la salle de prière s’articulent une cour à portiques, une salle d’ablutions, une école coranique, une bibliothèque, des annexes et des chambres destinées aux étudiants. Une habitation était également prévue pour le cheikh chargé de l’enseignement. Le complexe formait ainsi un environnement où la pratique religieuse, l’apprentissage et la vie quotidienne étaient étroitement associés. Une source historique arabe mentionne notamment onze chambres

Cette vocation éducative donne à la mosquée une place particulière dans l’histoire intellectuelle de Djerba. Le savoir ne se transmettait pas uniquement par des cours ou des lectures : il s’inscrivait dans un cadre de vie, rythmé par l’étude, les échanges entre élèves et maîtres et la continuité des enseignements. La bibliothèque, en particulier, rappelle le rôle des collections de livres et de manuscrits dans la préservation et la circulation des connaissances. Des recherches consacrées aux manuscrits de la bibliothèque des Bassiens contribuent

L’architecture constitue un autre aspect distinctif de l’édifice. Le minaret, plus massif que les tours élancées que l’on associe parfois aux mosquées, présente une forme arrondie reposant sur une base carrée. La succession des coupoles, la sobriété des matériaux et l’organisation de la cour témoignent de son ancrage dans les traditions architecturales djerbiennes, tandis que certains éléments évoquent des influences ottomanes. Cette combinaison donne au monument une identité singulière dans le paysage religieux de l’île

La mosquée El Bassi raconte ainsi bien davantage que l’histoire d’un édifice religieux. Elle témoigne d’une époque où l’enseignement, la bibliothèque, l’hébergement des étudiants et la pratique spirituelle pouvaient se réunir dans un même lieu. Sa découverte permet de mesurer combien le patrimoine de Djerba est aussi un patrimoine du savoir : une histoire faite de livres, de maîtres, d’élèves et de générations qui ont contribué à transmettre une tradition intellectuelle

À l’occasion de la visite des participants de Kotouf, la mosquée El Bassi invite à réfléchir aux liens entre littérature, mémoire et indépendance culturelle. À la fois lieu de prière, d’enseignement et de transmission, elle témoigne du rôle du savoir dans la préservation des héritages et la continuité entre les générations

Entre le menzel et la mosquée, une histoire de continuités

La visite de ces deux lieux à Oualagh a permis de découvrir deux dimensions complémentaires du patrimoine insulaire : l’art d’habiter et la transmission du savoir

Le menzel témoigne d’une manière traditionnelle d’organiser la vie familiale et de s’inscrire dans le territoire. À travers son architecture et ses espaces, il invite à s’interroger sur les modes de vie, les liens entre les générations et les relations entre l’habitat et son environnement. La mosquée El Bessi, quant à elle, rappelle le rôle que les lieux de culte ont pu jouer dans la transmission des connaissances religieuses et dans la vie des communautés

Ces deux lieux ne racontent pas nécessairement une histoire commune, mais ils éclairent, chacun à sa manière, les structures qui ont façonné la société djerbienne. L’un renvoie à l’espace domestique et à la mémoire familiale ; l’autre ouvre une fenêtre sur la vie spirituelle et intellectuelle. Leur découverte permet ainsi d’appréhender le patrimoine non comme une simple juxtaposition de monuments anciens, mais comme le témoignage de différentes façons d’habiter un territoire, de vivre ensemble et de transmettre un héritage

C’est aussi tout l’intérêt de la démarche patrimoniale : dépasser la contemplation des pierres pour retrouver les usages, les savoirs et les récits humains qui leur donnent leur sens. À travers la visite de ces lieux par les participants de Kotouf, le patrimoine djerbien devient une matière à explorer et à raconter, au croisement de la mémoire locale, de l’histoire et de la création littéraire

Faire du patrimoine une matière de création

Un festival littéraire peut également contribuer à renouveler le regard porté sur le patrimoine. En rapprochant écrivains, chercheurs, artistes et habitants, il peut faire émerger des récits peu connus et ouvrir de nouvelles perspectives sur les lieux familiers

Le Menzel Barouni et la mosquée El Bassi pourraient ainsi inspirer un travail documentaire associant collecte de témoignages, photographie, recherche historique et création littéraire. Les détails architecturaux, les inscriptions, les souvenirs familiaux et les récits des habitants constitueraient autant de pistes pour explorer l’histoire locale

Une porte ancienne peut raconter les usages d’une maison. Une inscription peut ouvrir une piste généalogique. Le récit d’un ancien habitant peut restituer la fonction d’un espace aujourd’hui transformé. Une photographie familiale peut documenter un mode de vie disparu ou en mutation

L’enjeu n’est pas de transformer ces lieux en décors, mais de les replacer au centre d’une conversation entre le passé et le présent. C’est dans cette rencontre entre recherche, création et mémoire locale que le dialogue avec Kotouf devient particulièrement fécond

Préserver les pierres, mais aussi les récits

La reconnaissance internationale de Djerba constitue un jalon important, mais elle ne garantit pas à elle seule la sauvegarde de toutes les dimensions de son patrimoine. Les transformations sociales, économiques et architecturales peuvent modifier les usages des lieux et fragiliser les liens entre les communautés et leur environnement historique

Préserver un monument, c’est entretenir sa structure, respecter ses matériaux, documenter ses transformations et lui assurer un cadre de protection approprié. Toutefois, préserver un patrimoine vivant, c’est aussi recueillir les récits qui lui donnent sens, transmettre les savoir-faire qui l’entourent et maintenir un lien entre les lieux et les communautés qui les connaissent

Pour le Menzel Barouni, cela suppose d’identifier les sources relatives à son histoire familiale et architecturale. Pour la mosquée El Bassi, cela implique de documenter son évolution, ses usages et son éventuel rôle éducatif à partir de témoignages et de références vérifiables

Ces démarches permettraient de passer d’une évocation suggestive à une connaissance solidement établie, utile aux habitants, aux chercheurs, aux visiteurs et aux acteurs culturels

Le risque n’est pas seulement de voir disparaître un bâtiment. Il est aussi de perdre les clés qui permettent de le comprendre

À Djerba, l’avenir a besoin de mémoire

À Oualagh, le Menzel Barouni et la mosquée El Bassi invitent à regarder Djerba autrement : non comme une île réduite à ses paysages emblématiques, mais comme un territoire construit par des générations qui ont organisé leur habitat, composé avec leur environnement et transmis des connaissances

L’un évoque l’espace familial et la continuité des générations. L’autre ouvre une réflexion sur le rôle des lieux religieux dans la transmission intellectuelle. Ensemble, ils transmettent bien plus que des murs, des formes architecturales et des objets : ils racontent des histoires, préservent des pratiques, témoignent de façons d’habiter et révèlent des manières de comprendre le monde

Le patrimoine ne constitue pas un passé que l’on conserve à distance. Il est une mémoire que l’on continue d’interroger, de partager et de transmettre

À Oualagh, cette mémoire attend encore d’être pleinement racontée. À Kotouf, elle trouve une invitation à rejoindre la conversation plus vaste des récits du Sud car avant d’être une destination, un paysage ou une image, un territoire est d’abord une histoire humaine et chaque histoire que l’on prend le temps d’écouter élargit notre compréhension du monde

Malek Chouchi

مقالات ذات صلة

اترك تعليقاً

لن يتم نشر عنوان بريدك الإلكتروني. الحقول الإلزامية مشار إليها بـ *

زر الذهاب إلى الأعلى