ثقافة

Majida El Roumi clôture Carthage en beauté, 46 ans après

Au terme d’une vingtaine de spectacles aux esthétiques et aux univers variés, la 60e édition du Festival international de Carthage (FIC) a tiré sa révérence le 19 Août sur une note à la fois majestueuse et profondément émouvante. Pour cette soirée de clôture, le Théâtre antique de Carthage a renoué avec une voix qui entretient avec la Tunisie une relation particulière : celle de la grande chanteuse libanaise Majida El Roumi

Huit ans après sa dernière apparition à Carthage, et quarante-six ans après son premier concert sur cette scène mythique, l’artiste a retrouvé un public venu nombreux lui témoigner une fidélité intacte. Le concert, donné à guichets fermés, a constitué bien davantage qu’un simple rendez-vous musical : il a pris les allures d’une grande soirée de retrouvailles, où la mémoire, l’amitié entre les peuples et la puissance intemporelle de la chanson arabe se sont conjuguées. La ministre des Affaires culturelles, Amina Srarfi, était présente à cette soirée qui a marqué la fin d’une édition anniversaire du festival

Entrée en scène sous le signe des retrouvailles

Une introduction instrumentale a ouvert le spectacle avant que El Roumi ne fasse son apparition, accueillie par une salve d’applaudissements. Entourée d’une trentaine de musiciens et choristes, parmi lesquels figuraient des artistes tunisiens, et accompagnée sous la direction du maestro Marco Abu Naoum, la chanteuse a immédiatement installé cette atmosphère de communion qui allait dominer toute la soirée

Elle a choisi d’entamer son récital avec Mili ye helwe mili, titre rythmé dont la musique s’inspire du folklore libanais. Un choix qui donnait d’emblée au concert une tonalité chaleureuse et populaire, avant que l’artiste ne s’adresse au public tunisien dans un discours chargé d’émotion, exprimant le bonheur de retrouver Carthage et ceux qui, depuis des décennies, accompagnent son parcours

Les premières ballades, Aam yesâalouni et Khedhni habibi, issues de l’album Wadâa, paru en 1977, ont ensuite ramené le public aux premières années d’une carrière exceptionnellement longue. D’autres titres emblématiques en dialecte libanais, parmi lesquels Ismaâ albi et Matrahak bi albi, ont prolongé ce voyage dans le temps

Voix au service de la poésie

Si El Roumi demeure aussi populaire après près d’un demi-siècle de carrière, c’est sans doute parce que son répertoire a su franchir les frontières, les générations et les catégories sociales. Ses chansons ont souvent pour thèmes l’amour, l’espoir, la dignité et la résilience, autant de sentiments qui donnent à son œuvre une portée qui dépasse largement le cadre de la chanson sentimentale

La poésie occupe, dans cette trajectoire, une place centrale. En mettant en musique de nombreux textes de Nizar Kabbani et de Mahmoud Darwich, l’artiste a contribué à populariser la poésie en arabe littéraire auprès d’un public vaste et intergénérationnel. Des titres comme Aynaka layali sayfia, La tassâal ou encore Ouhibouka jiddan ont ainsi fait de la langue poétique un espace familier pour plusieurs générations d’auditeurs

Cette alliance entre la force mélodique de sa voix et la densité des textes constitue l’une des signatures de El Roumi. À cela s’ajoutent une présence scénique élégante, une grâce naturelle et une capacité remarquable à établir un dialogue affectif avec son public

Entre nostalgie et nouveautés

La chanteuse n’a toutefois pas choisi de transformer son concert en simple exercice de nostalgie. À côté des grands classiques que le public connaît souvent par cœur, elle a introduit deux nouvelles chansons, Bala wala ay kalam et Oul ye habibi oul, rappelant ainsi que la fidélité à un répertoire n’exclut pas le renouvellement

Elle a également revisité Touba, célèbre chanson d’Abdelhalim Hafez, en lui imprimant sa propre sensibilité. Le public, connaisseur et enthousiaste, ne s’est pas contenté d’écouter : il a chanté avec l’artiste, transformant par moments le Théâtre antique en une immense chorale

Cette complicité entre la scène et les gradins a été l’un des fils conducteurs de la soirée. Elle témoignait de la longévité d’un répertoire qui, malgré les mutations profondes du paysage musical arabe, conserve une capacité intacte à susciter l’émotion collective

Du Liban à la Tunisie, une même émotion

L’un des moments forts du concert a été consacré au Liban. El Roumi a rendu hommage à son pays et à son peuple, mettant en avant cette capacité à opposer la joie de vivre et l’espérance aux périodes de tumulte et d’épreuve

Cependant, c’est avec Aslema ye tounes que le lien avec le public tunisien a pris une dimension particulièrement symbolique. Tenant le drapeau tunisien sur scène, comme elle l’avait déjà fait lors de son concert à Carthage en 2018, l’artiste a interprété une chanson devenue au fil du temps l’un des signes de son attachement à la Tunisie

Le geste était simple, mais disait long sur son attachement à la Tunisie : sur cette scène chargée d’histoire, une artiste libanaise chantait la Tunisie devant un public tunisien, dans un moment où la musique semblait abolir les distances et rappeler les liens profonds qui unissent les deux rives de la Méditerranée et, plus largement, les cultures arabes

Hommage vibrant à la chanson tunisienne

La séquence consacrée au patrimoine musical tunisien a prolongé cette déclaration d’affection. El Roumi a rendu hommage à plusieurs grandes figures de la chanson tunisienne à travers un medley réunissant Lamouni de Hédi Jouini, Yami laaouina d’Oulaya, ainsi que Khali badalni et Ah ye khlila de Saliha

Pour cette prestation, l’artiste a revêtu une chechia tunisienne, déclenchant une longue ovation. Le choix des titres n’était pas anodin : il témoignait d’une volonté de s’inscrire, le temps d’un concert, dans la mémoire musicale du pays qui l’accueillait

Cette séquence a également rappelé que les grands répertoires nationaux ne vivent véritablement que lorsqu’ils circulent, sont repris, réinterprétés et transmis. En faisant dialoguer son univers avec celui de la chanson tunisienne, El Roumi a donné à son concert une dimension de partage culturel qui dépassait le simple hommage

 Kalimat, pour refermer une soirée hors du temps

Il revenait finalement à Kalimat, l’un de ses titres les plus emblématiques, de mettre un terme à la soirée. Le choix de cette chanson pour clore le spectacle avait quelque chose d’évident : après les retrouvailles, les souvenirs, les hommages et les déclarations d’affection, les mots et la poésie reprenaient leurs droits

Avec cette dernière soirée, le FIC a ainsi refermé sa 60e édition sur un moment de tendresse et de nostalgie. El Roumi y a retrouvé une scène qu’elle connaît depuis près d’un demi-siècle et un public dont l’attachement ne semble pas avoir pris une ride

Au-delà de la performance vocale et de la dimension spectaculaire du concert, cette clôture aura surtout célébré une idée simple : certaines musiques résistent au temps parce qu’elles savent toucher à l’universel. Celle de Majida El Roumi appartient à cette catégorie. Portée par une voix puissante et mélodieuse, nourrie de poésie et traversée par des thèmes comme l’amour, l’espérance et la résilience, elle continue de circuler d’une génération à l’autre

À Carthage, le 19 Août, la musique n’a donc pas seulement accompagné la fin d’un festival, elle a offert un espace de mémoire et de retrouvailles, rappelant qu’après plusieurs décennies, certaines voix demeurent capables de réunir un public autour d’émotions qui, elles, ne vieillissent pas

Malek Chouchi

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