Elissa à Carthage : dix-sept ans après, la Reine de l’émotion retrouve son public

Dix-sept ans! C’est le temps qu’il aura fallu attendre pour voir Elissa reprendre possession de la scène de l’Amphithéâtre de Carthage. Dans le cadre de la 60e édition du Festival international de Carthage (FIC), la chanteuse libanaise a effectué, Samedi 15 Août 2026, un retour particulièrement attendu sur une scène qu’elle n’avait plus foulée depuis Juillet 2009

Au-delà du simple retour d’une star arabe à Carthage, cette soirée a surtout été celle d’une rencontre avec le temps. Les dix-sept années écoulées n’ont pas effacé les chansons d’Elissa de la mémoire de son public tunisien. Elles leur ont, au contraire, donné une nouvelle épaisseur : celle des souvenirs, des histoires personnelles et des générations qui ont grandi avec sa voix

Face à un amphithéâtre complet, Elissa n’a donc pas seulement retrouvé ses admirateurs. Elle a retrouvé une partie de son propre parcours

Temps suspendu de Carthage
Il y a des scènes qui accueillent des concerts et d’autres qui portent une mémoire. Carthage appartient incontestablement à la seconde catégorie
Pour Elissa, y revenir après dix-sept ans avait forcément une portée particulière. Entre son dernier passage en 2009 et cette soirée du 15 Août 2026, le paysage musical arabe a profondément changé, les modes de consommation de la musique ont été bouleversés et de nouvelles générations d’artistes ont émergé
Elissa, elle, est demeurée une présence majeur
Son retour à Carthage a ainsi pris des allures de retrouvailles. Dès les premières notes de « Kol Youm fi Omri », l’atmosphère de l’amphithéâtre s’est transformée. L’attente accumulée au fil des années semblait trouver sa résolution
Le public n’était pas venu découvrir Elissa, il était venu la retrouver

Voix qui a traversé les générations
Surnommée la « Reine de l’émotion », Elissa a construit une carrière fondée sur une relation singulière avec la chanson sentimentale. L’amour, la séparation, le désir, la fragilité et la résilience constituent les territoires privilégiés de son répertoire
Cependant, réduire son succès à la seule puissance émotionnelle de ses chansons serait insuffisant. La longévité d’Elissa tient aussi à sa capacité à inscrire ces émotions dans des productions musicales qui ont accompagné l’évolution de la chanson arabe contemporaine
Son parcours épouse, en quelque sorte, celui de plusieurs générations d’auditeurs
Pour certains spectateurs présents à Carthage, les chansons d’Elissa renvoient aux années de jeunesse, aux premières histoires d’amour, aux années universitaires ou à des moments particuliers de leur vie. Pour d’autres, notamment les plus jeunes, son répertoire appartient à une mémoire musicale héritée de leurs parents ou de leurs aînés
C’est précisément cette capacité à circuler entre les générations qui explique la force du spectacle

Quand le public devient choriste
La communion avec le public a été l’un des moments les plus forts de la soirée
Lorsque la chanteuse a interprété des titres emblématiques tels que « Kermalak », « Betmoun » ou « Badi Doub », l’amphithéâtre s’est transformé en une immense chorale. Les spectateurs ont chanté les paroles, applaudi, répondu à l’artiste et accompagné plusieurs refrains
Ces moments disent beaucoup de la relation qui unit Elissa à son public tunisien. Une chanson populaire cesse en effet d’appartenir totalement à celui ou celle qui l’a enregistrée lorsqu’elle entre dans la mémoire collective
Elle devient alors une expérience partagée
À Carthage, certaines chansons n’étaient plus seulement interprétées par Elissa : elles étaient portées par des milliers de voix. L’artiste se trouvait au centre d’un dialogue musical où le public connaissait les mots avant même qu’elle ne les chante
Cette réaction est probablement la meilleure mesure de la pérennité d’un répertoire

Nostalgie qui n’est pas tournée vers le passé
Le risque, pour une artiste qui revient après dix-sept ans sur une scène aussi symbolique, serait de transformer le concert en simple exercice nostalgique
Elissa a évité cet écueil en faisant dialoguer ses grands succès avec des titres plus récents. La programmation a ainsi permis de mesurer la continuité de son univers artistique tout en révélant l’évolution de son parcours
Le passé n’était donc pas opposé au présent. Il était mis en perspective
Les chansons qui avaient accompagné les années 2000 ont retrouvé leur public dans un contexte nouveau, tandis que les productions plus récentes ont témoigné de la capacité de l’artiste à poursuivre son chemin sans renoncer à l’identité qui a fait son succès
Cette articulation entre héritage et renouvellement est essentielle pour comprendre la longévité d’Elissa. Une carrière ne se maintient pas uniquement grâce à la puissance de la nostalgie, elle survit lorsque l’artiste demeure capable de créer une continuité entre ce qu’elle a été et ce qu’elle devient

Carthage, plus qu’un concert
Dans l’histoire du FIC, les grands retours ont toujours une résonance particulière. Ils permettent de mesurer non seulement la popularité d’un artiste, mais aussi la profondeur du lien qu’il entretient avec le public tunisien
Le retour d’Elissa appartient à cette catégorie
Dix-sept ans après sa précédente apparition, le temps semblait avoir davantage renforcé que fragilisé son rapport avec les spectateurs. L’amphithéâtre complet et les réactions du public ont confirmé que son répertoire conserve une place importante dans la chanson arabe contemporaine
Il y avait, dans cette soirée, quelque chose de plus profond qu’une succession de tubes : une forme de transmission
Les spectateurs qui avaient découvert Elissa au début des années 2000 ont aujourd’hui des enfants qui connaissent à leur tour certaines de ses chansons. Les refrains ont changé de contexte, mais pas nécessairement de pouvoir émotionnel
C’est peut-être là le véritable privilège d’une longue carrière : voir ses chansons survivre à leur époque de création pour devenir les souvenirs d’une autre génération
Artiste et son public, dix-sept ans plus tard
Le retour d’Elissa à Carthage aura finalement été une histoire de fidélité
Fidélité d’une artiste à un univers musical construit autour de l’émotion. Fidélité d’un public qui, dix-sept ans après, a répondu présent. Fidélité, enfin, à ces chansons qui continuent de circuler dans les mémoires et de faire naître les mêmes refrains, parfois des années après leur sortie
La « Reine de l’émotion » a retrouvé Carthage dans un amphithéâtre complet, mais surtout dans une atmosphère où le temps semblait momentanément suspendu
Et si le concert du 15 Août 2026 a quelque chose de marquant, c’est peut-être parce qu’il a rappelé une vérité simple : les artistes peuvent s’absenter d’une scène pendant dix-sept ans, mais lorsqu’une voix est profondément inscrite dans la mémoire de son public, elle n’est jamais vraiment absente
À Carthage, Elissa n’a donc pas seulement fait son retour, elle a retrouvé une histoire qui avait continué à vivre sans elle, dans les chansons, les souvenirs et les voix de ceux qui l’attendaient
Malek Chouchi




