Salif Keïta à Hammamet : la voix d’or de l’Afrique célèbre une mémoire vivante

Il est des dates qui donnent à un concert une portée dépassant largement le simple rendez-vous musical. Le Festival international de Hammamet (FIH) célébrait sa 60ᵉ édition, le 31 Juillet 2026, tandis que le Théâtre de Hammamet fêtait les 62 ans de son inauguration, le 31 juillet 1964, par le président Habib Bourguiba. Dans ce contexte hautement symbolique, le choix d’inviter Salif Keïta ne relevait pas seulement d’une programmation artistique : il apparaissait comme une affirmation de l’identité du festival, de son ouverture historique aux musiques du monde et de l’ancrage de la Tunisie dans son espace africain

Placée sous le thème « Endless Memories », cette édition anniversaire trouvait ainsi, dans la venue du légendaire musicien malien, une résonance particulière. Plus qu’un concert, cette soirée célébrait une mémoire commune, celle d’un continent dont les cultures continuent de dialoguer par-delà les frontières


Cette dimension était d’ailleurs perceptible dans la composition du public officiel. La ministre des Affaires culturelles, Amina Srarfi, la gouverneure de Nabeul, Hana Chouchani, ainsi que les ambassadeurs du Mali, Moussa Soro Sy, du Sénégal, Moustapha Sow, et du Burkina Faso, Apollinaire Sawadogo, assistaient à cette soirée qui prenait les allures d’un rendez-vous culturel autant que diplomatique

Dès son apparition sur scène, Keïta imposait une présence empreinte de simplicité. Vêtu d’un boubou traditionnel malien d’un rouge profond, orné de motifs géométriques sur la poitrine, et coiffé d’un sobre chapeau blanc, il incarnait une élégance où chaque détail semblait chargé de sens. Le rouge, couleur associée dans de nombreuses cultures africaines à la vie, à l’énergie et à la célébration, contrastait avec la blancheur de son couvre-chef, symbole de sobriété et de sérénité
Le concert s’ouvrait avec « Mama », interprété dans une atmosphère immédiatement chaleureuse. À l’issue de cette première chanson, l’artiste s’adressait au public tunisien avec une émotion sincère. Après avoir remercié les spectateurs pour leur accueil, il surprenait la salle par une déclaration qui déclencha de vifs applaudissements
Je suis tunisien, moi aussi
Il rappelait alors avoir été décoré, il y a plusieurs années, de l’Ordre national du Mérite tunisien, avant d’ajouter avec enthousiasme
Tout ce qui concerne la Tunisie, je l’aime. Vive l’Afrique, Vive la Tunisie

Avant de poursuivre le concert, Keïta prenait place sur la chaise installée au centre de la scène. Avec son humour habituel, il expliquait ce choix en souriant
Je vais m’asseoir parce que les médecins m’ont puni. Ils m’ont dit que je ne devais plus chanter debout
Une confidence qui provoqua les rires complices du public sans rien altérer de son charisme. Si les années imposent leurs limites physiques, elles n’ont en rien diminué l’éclat de cette voix exceptionnelle qui lui vaut, depuis plusieurs décennies, le surnom de Voix d’or de l’Afrique

Durant près de deux heures, le public a parcouru plusieurs étapes majeures de son immense répertoire. « Dery », « TonTon », « Laban », « Papa », « Tekeré », puis « Yamoré », l’une de ses compositions les plus emblématiques, ont jalonné cette soirée. Ce dernier morceau, devenu un classique bien au-delà des frontières maliennes et récemment remis à l’honneur grâce à une nouvelle version, retrouvait à Hammamet toute sa force émotionnelle et son pouvoir fédérateur


Tout au long du spectacle, les sonorités des instruments traditionnels africains dialoguaient avec les guitares électriques, la basse et les arrangements contemporains. Cette fusion, qui caractérise depuis toujours le travail de Keïta, témoigne de sa capacité à faire évoluer la musique mandingue sans jamais la couper de ses racines. Entre tradition et modernité, son univers demeure profondément fidèle à l’âme des grands récits africains

Toutefois, la singularité de Keïta dépasse largement le cadre musical. Né avec l’albinisme dans une société où cette différence était longtemps entourée de préjugés, il a transformé son histoire personnelle en un engagement humaniste. À travers son œuvre comme dans son action publique, il défend inlassablement les droits des personnes atteintes d’albinisme et fait de la musique un plaidoyer pour le respect de la différence, de la dignité humaine et de la solidarité entre les peuples
Cette vision irrigue chacune de ses chansons. Derrière les rythmes entraînants et la richesse des orchestrations se dessine un message universel où l’humain demeure toujours au centre. Keïta rappelle ainsi que la musique peut être à la fois mémoire, résistance et instrument de rapprochement entre les cultures

Le point culminant de la soirée est intervenu avec « Madan ». Alors que les premières mesures du morceau résonnaient, les musiciens invitaient les spectateurs à quitter leurs sièges pour rejoindre la scène. Des dizaines de femmes et d’hommes répondaient à l’appel. Peu à peu, la frontière entre artistes et public disparaissait. Le plateau se transformait en une vaste piste de danse où les corps se mêlaient au rythme des percussions africaines, des chants et des applaudissements. Ce tableau de joie collective incarnait à lui seul l’esprit du concert : celui d’une célébration partagée où la musique devient un langage commun

Dans ces derniers instants, le Théâtre de Hammamet ressemblait moins à une salle de spectacle qu’à une grande place de village ouverte sur le monde. Une image forte, appelée à rester parmi les souvenirs marquants de cette édition anniversaire
Au-delà de sa réussite artistique, cette programmation revêt une portée symbolique. Inviter l’une des figures les plus emblématiques de la musique africaine à l’occasion du soixantième anniversaire du FIH, en présence de représentants diplomatiques africains et devant un public conquis, rappelle que l’appartenance de la Tunisie à son environnement africain ne relève pas d’un simple discours. Elle s’inscrit dans une histoire ancienne de circulation des cultures
À Hammamet, Salif Keïta n’a pas seulement offert un concert. Il a fait résonner la mémoire d’un continent, rappelant que la musique demeure l’un des plus puissants langages de fraternité entre les peuples
Malek Chouchi




