Énergie, climat et justice sociale : la Tunisie à l’heure des choix
Quand la crise énergétique révèle les fragilités d'un modèle et ouvre la voie à une transition citoyenne

L’été 2026 restera probablement comme un tournant dans l’histoire énergétique de la Tunisie. Jamais auparavant les effets conjugués du changement climatique, de la pression sur le réseau électrique et de la dépendance énergétique du pays n’avaient été aussi visibles. Les vagues de chaleur extrême, les coupures d’électricité, les tensions sur l’approvisionnement en eau et les pertes économiques ont rappelé une réalité que les experts annonçaient depuis plusieurs années : la crise climatique n’est plus une menace future, elle est devenue une réalité quotidienne
Dans ce contexte, une question s’impose avec une acuité nouvelle
Comment protéger durablement les ménages tunisiens face à une demande énergétique qui flambe, alors même que le système électrique atteint ses limites
C’est précisément autour de cette interrogation qu’a été organisé, le 28 Juillet à Tunis, le séminaire « Facing the Energy Challenges: Empowering Tunisian Households to Embrace Solar Energy », à l’initiative du Tunisian Women Network for Energy Transition, avec le soutien de la Fondation Friedrich Naumann pour la Liberté
Energie: une transition aussi sociale
L’événement n’avait rien d’une simple rencontre technique sur les énergies renouvelables. Il s’est imposé comme un véritable espace de réflexion sur l’avenir énergétique du pays, réunissant responsables institutionnels, experts, ingénieurs, médias, représentants de la Société Tunisienne de l’Électricité et du Gaz (STEG), de l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie (ANME), professionnels du photovoltaïque, acteurs de la société civile et bien d’autres participants autour d’une même conviction : la transition énergétique ne pourra réussir que si elle est aussi une transition sociale
Ouvrant les travaux du séminaire, Fériel Bouden, présidente du Tunisian Women Network for Energy Transition (TWNET), a rappelé que cette rencontre traduit la volonté de replacer les citoyens au cœur des politiques énergétiques. Premier réseau professionnel entièrement féminin dédié à la transition énergétique en Tunisie, TWNET rassemble des femmes engagées qui œuvrent, dans un secteur encore largement dominé par les hommes, à promouvoir l’innovation, le partage des compétences et une transition énergétique plus inclusive. Une initiative pionnière qui témoigne de la capacité des femmes tunisiennes à s’imposer comme des actrices de premier plan dans un domaine stratégique pour l’avenir du pays
Selon Bouden, le photovoltaïque résidentiel ne doit plus être considéré comme une technologie réservée à une minorité de ménages, mais comme un véritable levier d’autonomisation énergétique, capable de renforcer la sécurité des familles tout en réduisant la pression sur le réseau national
Cette vision traduit une évolution profonde de l’approche énergétique en Tunisie. Longtemps, le débat s’est concentré sur les grandes infrastructures, les centrales électriques ou les politiques publiques nationales. Désormais, une nouvelle dimension s’impose : celle du rôle actif des ménages dans la production et la gestion de leur propre énergie. La transition énergétique ne se limite plus à un changement technologique ; elle devient également une transition sociale, fondée sur un accès plus équitable à l’énergie, une plus grande autonomie des citoyens et une résilience accrue face aux crises climatiques
Prenant ensuite la parole, Birgit Lamm, Directrice de la Fondation Friedrich Naumann pour la Liberté (FNF) en Tunisie et en Libye, a replacé ces enjeux dans une perspective plus globale. Elle a rappelé que la sécurité énergétique constitue aujourd’hui un facteur essentiel de stabilité économique, sociale et démocratique. Face aux mutations climatiques et aux défis économiques, la transition vers des énergies propres ne représente plus uniquement un impératif environnemental ; elle devient une condition indispensable de la résilience des sociétés
Réaffirmant l’engagement de la Fondation en faveur d’une transition énergétique fondée sur l’innovation, la responsabilité individuelle et la coopération entre les acteurs publics, privés et la société civile, Lamm a souligné que les défis auxquels la Tunisie est confrontée exigent des solutions concrètes, accessibles et durables. À ses yeux, le développement du solaire résidentiel constitue une opportunité majeure pour renforcer la résilience des ménages, favoriser une plus grande autonomie énergétique et accompagner le pays vers un modèle de développement plus durable, inclusif et résilient
Equation devenue critique
Le premier panel, animé par une représentante de la STEG, a dressé un constat sans complaisance
La consommation d’électricité continue de progresser sous l’effet de la généralisation de la climatisation, des températures record et de l’évolution des usages domestiques. Dans le même temps, la production nationale peine à suivre cette croissance, accentuant la dépendance du pays aux importations énergétiques et augmentant considérablement le coût de l’électricité
À chaque épisode de forte chaleur, le réseau électrique fonctionne désormais à proximité de ses limites techniques
La question posée aux participants était volontairement provocatrice
La Tunisie est-elle entrée dans une situation d’urgence énergétique
Au regard des données présentées, cette hypothèse ne relève plus du simple scénario prospectif
Chaleur, nouvelle frontière des inégalités
L’intervention qui a profondément marqué les débats est sans doute celle de Hamdi Hached, expert en politiques climatiques et coordinateur des programmes de FNF en Tunisie
Plutôt que d’aborder la crise sous le seul angle technique, il a introduit une notion encore peu discutée dans le monde arabe : la justice thermique (Heat Equity)
Son constat est aussi simple que préventif
Face à une vague de chaleur, tous les Tunisiens ne disposent pas des mêmes capacités de protection
Les familles vivant dans des logements bien isolés, équipés de climatiseurs et disposant de revenus confortables affrontent des conditions radicalement différentes de celles des habitants des quartiers populaires, où les bâtiments accumulent la chaleur toute la journée avant de la restituer durant des nuits tropicales de plus en plus fréquentes
Dans ces quartiers, l’intérieur des logements devient parfois plus chaud que l’extérieur
La chaleur cesse alors d’être un phénomène météorologique
Elle devient une question de justice sociale
L’expert rappelle que la crise électrique de l’été 2026 a révélé une réalité souvent invisible : des milliers de familles ne disposent d’aucune solution de secours lorsque le courant est interrompu ou lorsque la facture d’électricité devient insoutenable
Pour Hached, protéger les citoyens contre la chaleur devrait être considéré comme un droit fondamental, au même titre que l’accès à l’eau ou à la santé
Cette vision implique un changement profond des politiques publiques : isolation thermique des logements sociaux, végétalisation des quartiers, matériaux de construction adaptés au climat méditerranéen, création de centres publics de rafraîchissement et intégration systématique de la justice climatique dans les politiques d’urbanisme
Solaire résidentiel, un levier de résilience
Le deuxième panel a recentré les échanges sur une solution concrète : le développement du photovoltaïque résidentiel
Autour de la table ronde réunissant Ezeddine Khalfallah, expert et ancien directeur général de l’ANME, Amel Hamdi, experte et installatrice de systèmes photovoltaïques, ainsi qu’une représentante de la STEG, les débats ont porté sur les obstacles qui freinent encore la démocratisation du solaire en Tunisie
Les participants ont souligné que le potentiel est considérable
La Tunisie bénéficie d’un des meilleurs gisements solaires du bassin méditerranéen. Pourtant, le nombre de ménages équipés reste encore très inférieur aux possibilités offertes
Les freins sont désormais bien identifiés : coût initial des installations, accès au financement, procédures administratives parfois complexes, manque d’information du grand public et difficulté d’accès pour les ménages à revenus modestes
Le programme PROSOL ELEC constitue une base importante, mais les intervenants estiment qu’il devra évoluer afin d’atteindre une diffusion beaucoup plus large des installations photovoltaïques domestiques
Au-delà des économies réalisées par les ménages, le développement du solaire résidentiel pourrait également contribuer à réduire les pointes de consommation estivales, soulager le réseau national et renforcer la sécurité énergétique du pays
Dix leçons pour changer de paradigme
Au-delà de la seule question du photovoltaïque, Hached a présenté une véritable feuille de route stratégique pour la Tunisie
Ses dix recommandations dépassent largement le secteur de l’énergie
Il appelle à passer d’une logique de réaction à une culture de l’anticipation, à moderniser les infrastructures afin de les adapter au nouveau climat, à diversifier les sources d’approvisionnement tout en préservant le rôle central de l’État, à garantir la continuité des services essentiels, à mesurer les coûts économiques réels des interruptions d’électricité, à améliorer la communication publique en période de crise, à adopter une gestion intégrée des risques, à considérer la sécurité climatique comme une composante de la sécurité nationale, à investir davantage dans la prévention et à construire une véritable résilience collective associant institutions publiques, collectivités, secteur privé, universités et citoyens
Cette approche reflète une conviction forte : les crises climatiques ne constituent plus des événements exceptionnels, mais deviennent progressivement le nouveau cadre dans lequel devront fonctionner les politiques publiques
Transition énergétique qui ne peut être uniquement technologique
Ce séminaire aura surtout montré que la transition énergétique tunisienne ne se résume pas à installer davantage de panneaux solaires
Elle pose des questions beaucoup plus profondes
Comment garantir l’accès à une énergie abordable dans un contexte de hausse des températures
Comment éviter que le changement climatique n’accentue les inégalités sociales
Comment adapter les villes, les logements et les infrastructures à un climat radicalement différent de celui pour lequel ils ont été conçus
Et surtout, comment faire de chaque citoyen un acteur de cette transformation
Le solaire résidentiel apparaît aujourd’hui comme l’une des réponses les plus prometteuses, non pas parce qu’il résoudra à lui seul tous les défis énergétiques du pays, mais parce qu’il incarne un changement de modèle : celui d’une énergie plus décentralisée, plus résiliente et plus démocratique
Au fond, l’enjeu dépasse la technologie
Il s’agit désormais de construire une société capable de faire face à un climat qui change rapidement, tout en garantissant un accès équitable à l’énergie et aux moyens de protection pour l’ensemble des citoyens
La transition énergétique ne sera véritablement réussie que si elle devient, en même temps, une transition de justice sociale
Malek Chouchi




