Festival International de Bizerte 2026: « Yalla Bizerte Tghanni », la Tunisie chante sa mémoire et célèbre sa République
Il est des soirées qui ne se mesurent pas uniquement à la qualité artistique des prestations, mais à l’intensité du lien qu’elles créent entre une scène et un peuple. La soirée « Yalla Bizerte Tghanni », présentée dans le cadre du Festival International de Bizerte, appartient à cette catégorie rare. Elle n’a pas seulement proposé un voyage dans le patrimoine musical tunisien : elle a offert un moment de rassemblement collectif où la chanson est devenue un langage commun, une mémoire partagée et une expression profonde de l’identité nationale
Le Théâtre de plein air de Bizerte affichait presque complet. Dans les gradins, les générations se mélangeaient : celles qui ont grandi avec les grandes voix de la chanson tunisienne et celles qui découvrent aujourd’hui cet héritage à travers de nouvelles interprétations. Sur scène comme dans le public, une même énergie circulait, annonçant une soirée où les artistes et les spectateurs allaient écrire ensemble une nouvelle page de la mémoire culturelle tunisienne

Yalla Tounes Tghanni : un projet de transmission et de renaissance
Porté par le projet artistique « Yalla Tounes Tghanni » et dirigé par le maestro Koutayba Rehili, le spectacle repose sur une ambition claire : remettre au centre de la scène les grandes œuvres qui ont construit l’histoire musicale tunisienne

Loin d’une simple compilation de chansons anciennes, cette création propose une véritable relecture du patrimoine. Les arrangements offrent une nouvelle respiration aux œuvres tout en respectant leur identité profonde. Le défi était de taille : faire entendre autrement des chansons déjà gravées dans la mémoire collective sans les éloigner de leur âme originelle

C’est précisément cette approche qui donne au spectacle sa pertinence. Le patrimoine n’est pas un objet figé destiné aux archives. Il est une matière vivante qui évolue avec les générations, qui change de voix mais conserve son émotion première

Fresque musicale où chaque chanson raconte une histoire
La soirée s’est ouverte avec l’interprétation de l’hymne national tunisien – Humat Al Hima, donnant immédiatement au spectacle une dimension symbolique particulière, avant que le public ne reprenne avec émotion les paroles du célèbre poème Idha Chaabou Yawman Arada Al Hayat d’Abou El Kacem Chebbi, devenu l’un des textes les plus emblématiques de la conscience collective tunisienne
Le programme a ensuite transporté le public à travers plusieurs univers musicaux. Des chansons comme HelwYa Baladi, Enta El Hobb El Kebir, Zay El Hawa , Ala Hasb Wedad, Habbina, Hallelni, Habet Teftekrni, Maoul, Sahak Echouq, Ya Ghayeb, Hobbak Ghayyar Hayati, Khessert Kol Ennas, W Hayati Andak, Kan Yama Kan, Habib Amali et E’tazalt El Gharam » ont fait revivre des pages majeures de la chanson arabe
La présence de l’univers de plusieurs grandes voix a également marqué la soirée. Le public a retrouvé l’élégance romantique de Farid El Atrache, la profondeur émotionnelle de Warda Al Jazairia, la sensibilité de Sherine Abdel Wahab, ainsi que l’univers poétique de Kazem Al Saher à travers des titres comme Ehebbini, Hal Endaka Chakk et Zidini Ishqan
La deuxième partie de la soirée a prolongé cette traversée émotionnelle en plongeant davantage dans l’univers de la chanson arabe contemporaine. Les voix et l’orchestre ont fait revivre des titres qui ont accompagné les histoires personnelles de plusieurs générations
Le public a retrouvé l’intensité romantique de chansons comme Ma Baaref Chou Mkhabbé Bokra, Akthar, Thalath Dakkat, Ya Habibi Albi Mal, Ya Amar El Layali, Albi Aashaha, Amarain et Habibi Ya Nour El Ain. Des mélodies immédiatement reconnaissables qui ont transformé l’amphithéâtre en un immense chœur collectif
Cette partie a également rendu hommage aux grandes figures de la chanson arabe à travers des œuvres devenues intemporelles. Le public a vibré avec Siret El Hob, chef-d’œuvre associé à l’univers de Oum Kalthoum, ainsi qu’avec Samahtek et Kheless Eddamaa d’Assala Nasri, avant de retrouver des titres populaires comme Khalas, Wala Wahed Wala Meyya et Nadhra
La soirée a ensuite pris une couleur méditerranéenne avec les sonorités maghrébines. Le public a repris avec enthousiasme Zina de Cheb Khaled ainsi que Wahran Wahran, hymne nostalgique célébrant une ville et une mémoire. Ces choix ont rappelé que la musique populaire arabe constitue un espace commun où se rencontrent les cultures, les accents et les histoires
Chaque mélodie portait ainsi une histoire. Derrière chaque refrain se dessinaient des visages, des lieux et des émotions qui dépassent largement le cadre musical
Quand Bizerte retrouve son âme musicale
Le véritable moment de reconnexion identitaire est arrivé avec la partie consacrée au patrimoine tunisien. Le spectacle a alors changé de couleur, faisant résonner les rythmes populaires, les mélodies du terroir et les chansons qui appartiennent à la mémoire affective nationale
Avec Hetha Jouna Tounsi, le public a retrouvé l’esprit festif tunisien à travers des œuvres comme Hobbi Yetbaddel Yetjadded, Ritek Ma Naaref Win, Nsay, Ah Ya Khalila, El Miqyas, Makhalini Bibih, Kif Chabhet Khayalek et Asel Ezzine
Ces titres n’ont pas seulement été interprétés comme des chansons, mais comme des fragments d’une mémoire collective. Chaque refrain rappelait une région, une époque, une manière de vivre et de célébrer. Les rythmes populaires, les expressions du parler tunisien et les images poétiques ont rapproché la scène du public, dans une relation presque familiale
L’hommage au patrimoine régional s’est poursuivi avec des chansons populaires comme Ya Lalla Jitek, Nghara, Baba Salem et W Aalamha Ya Lmima, véritables témoins de la richesse du patrimoine oral tunisien. Ces airs, transmis au fil des générations, ont donné au spectacle une profondeur particulière : celle d’une nation qui chante son histoire à travers ses propres voix

Quand le public devient l’acteur principal du spectacle
La réussite de « Yalla Bizerte Tghanni » tient surtout à cette relation exceptionnelle entre la scène et les gradins. Très rapidement, la séparation entre artistes et spectateurs a disparu
Le public connaissait les paroles, anticipait les refrains et accompagnait les chanteurs avec une ferveur remarquable. Les voix des spectateurs se mêlaient à celles des artistes, créant une immense chorale populaire. Le concert devenait alors un espace de partage où chacun apportait sa propre mémoire
Cette participation spontanée a constitué l’un des plus beaux moments de la soirée car une chanson populaire ne vit réellement que lorsqu’elle appartient à ceux qui la chantent. En reprenant ces airs connus de tous, le public bizertin n’a pas simplement accompagné le spectacle : il lui a donné son véritable sens
Célébration musicale au cœur de la Fête de la République
Le hasard du calendrier a donné à cette soirée une dimension particulière. Lorsque les coups de minuit ont retenti, annonçant l’entrée dans la Fête de la République, la musique s’est transformée en un véritable acte de célébration collective
Le directeur du Festival International de Bizerte a partagé cet instant avec un public nombreux, venu non seulement assister à un concert, mais vivre un moment symbolique. Les applaudissements, les chants et l’émotion générale ont donné à cette transition une portée particulière : celle d’une fête nationale célébrée non seulement par les discours, mais par la culture et la mémoire artistique
Dans cet instant suspendu, la chanson tunisienne rappelait qu’elle constitue l’une des expressions les plus fortes du sentiment d’appartenance. Une nation ne se raconte pas uniquement à travers son histoire politique ; elle se raconte aussi à travers ses voix, ses mélodies et les souvenirs que ses œuvres transmettent

Patrimoine musical tunisien face aux défis du temps
Dans un monde où les pratiques culturelles évoluent rapidement, où les nouvelles générations sont exposées à une multitude d’influences, la question de la transmission du patrimoine devient essentielle
Le mérite de « Yalla Bizerte Tghanni » est justement de répondre à cette question par la création. Il ne s’agit pas de préserver la chanson tunisienne dans une forme immuable, mais de lui permettre de continuer à vivre. La modernité n’est pas opposée à la tradition ; elle peut devenir son prolongement naturel lorsque l’approche artistique est respectueuse et intelligente
La scène de Bizerte a ainsi démontré que les grandes chansons ne vieillissent pas. Elles changent simplement d’interprètes, de contextes et de publics

Soirée où la Tunisie s’est reconnue dans sa propre musique
Au-delà de la performance artistique, « Yalla Bizerte Tghanni » restera comme un moment de communion nationale. En associant la célébration de la République à la richesse du patrimoine musical, le spectacle a rappelé le rôle essentiel de la culture dans la construction d’une mémoire collective
Cette soirée n’a pas seulement rendu hommage au passé. Elle a également affirmé une conviction : la meilleure manière de protéger un héritage est de continuer à le faire vivre
À Bizerte, cette mission a été accomplie avec émotion et générosité. Les artistes ont offert leurs voix aux grandes chansons tunisiennes ; le public leur a offert ce qui leur donne véritablement une existence : une nouvelle vie dans la mémoire collective
Et lorsque les dernières notes se sont élevées dans la nuit bizertine, une certitude demeurait : tant que la Tunisie continuera de chanter son histoire, son patrimoine restera vivant
Malek Chouchi




