Labes de Selim Ben Safia et Nadia Kaabi-Linke au FIH 2026: quand le corps danse contre l’oubli

Dans le cadre de la 60e édition du Festival international de Hammamet (FIH), la soirée du Dimanche 19 Juillet 2026 était consacrée à Labes, une création du chorégraphe et metteur en scène Selim Ben Safia, née de la rencontre entre la danse contemporaine, les arts plastiques et la musique vivante. Une œuvre réunit la scénographie de l’artiste conceptuelle Nadia Kaabi-Linke, la musique interprétée en direct par Marine-Suzanne de Loye, et les performances de Romane Piffault, Malek Zoueidi, Ilyes Triki et Mohamed Aïssaoui dans un spectacle d’une rare intensité

Le titre, Labes, emprunte à une expression familière du dialecte tunisien, généralement utilisée pour signifier que « tout va bien ». Pourtant, Ben Safia détourne cette formule rassurante de son sens habituel. Dès les premiers instants, le titre devient une douloureuse ironie sur scène. Tout évoque au contraire la perte, l’effacement et les blessures laissées par l’Histoire. Ce que les mots ne peuvent plus dire, les corps le portent encore

Ici, le récit est entièrement confié au mouvement. Il n’y a ni personnages ni narration linéaire, mais des corps en quête d’équilibre dans un espace où dialoguent mémoire et disparition. Les danseurs avancent lentement, s’immobilisent, reprennent leur marche, comme s’ils éprouvaient la possibilité même de continuer à vivre après la catastrophe

Certaines images frappent durablement le spectateur. À plusieurs reprises, les visages se lèvent vers le ciel tandis que les corps demeurent immobiles. Dans ce silence habité, chacun peut projeter sa propre lecture : attente interminable, quête d’une lumière, refus de courber l’échine malgré le poids de l’épreuve

Puis, soudain, un corps s’effondre brutalement. La chute condense à elle seule toute la violence de la perte

Plus tard, les interprètes se rapprochent, les têtes s’inclinent dans un lent mouvement collectif, tandis que les corps oscillent comme s’ils tentaient de se relever sous les décombres invisibles. La danse cesse alors d’être seulement l’expression de la souffrance ; elle devient celle de la résilience. D’un mouvement d’abord chargé de douleur naît progressivement un nouvel élan, comme si la vie retrouvait son souffle au milieu des ruines
Cette réflexion se prolonge dans la scénographie conçue par Kaabi-Linke, directement inspirée de l’ancien Quartier maghrébin de Jérusalem (Haret al-Maghariba). Fondé au XIIᵉ siècle sous Saladin, ce quartier accueillait des pèlerins, érudits et voyageurs venus de Tunisie, d’Algérie, du Maroc et de Libye. Pendant près de sept siècles, il constitua un espace vivant de la présence maghrébine à Jérusalem, avant d’être entièrement détruit par les autorités israéliennes au lendemain de l’occupation de Jérusalem-Est en 1967. En une seule nuit, ses maisons, ses ruelles et ses mosquées furent rasées pour laisser place à l’esplanade située devant le Mur occidental
Cette histoire, largement méconnue, n’est jamais racontée frontalement. Elle affleure dans chaque détail du spectacle. Les parois transparentes imaginées par Kaabi-Linke deviennent les vestiges d’une mémoire qui refuse de disparaître

Avant la représentation, l’artiste expliquait avoir volontairement inversé l’image habituelle du fantôme : ce ne sont plus les êtres qui deviennent transparents, mais les murs eux-mêmes. Les habitants ont disparu, le lieu n’existe plus, pourtant ses contours persistent dans la mémoire

Sur la scène à ciel ouvert de Hammamet, les brises marines mettent ces structures en mouvement, leur insufflant une respiration fragile, comme si le quartier disparu continuait de vivre dans l’imaginaire collectif
La thématique de la résilience, de la résistance et de la lutte contre l’oubli m’a immédiatement ramenée au Quartier maghrébin de Jérusalem. J’ai découvert son existence en 2017 et cette histoire m’a profondément marquée. Lorsque Selim Ben Safia m’a contactée, en pleine tragédie vécue par la Palestine, cette mémoire s’est imposée comme une évidence. Elle relie la Palestine, la Tunisie et l’ensemble du Maghreb autour d’une histoire commune, confiait Kaabi-Linke
De son côté, Ben Safia révèle que Labes est né il y a plus de deux ans d’une volonté de réfléchir à la résistance sous un angle profondément humain, loin de toute rhétorique militante. Sa rencontre avec les recherches de Kaabi-Linke sur le Quartier maghrébin lui offre alors le point d’ancrage qu’il cherchait : celui d’un lieu détruit physiquement mais demeuré intact dans la mémoire

Cette idée irrigue toute l’écriture chorégraphique. Les interprètes n’exécutent jamais un mouvement uniforme. Chacun développe son propre vocabulaire corporel, sa manière singulière d’habiter la résistance, avant que les trajectoires individuelles ne convergent dans des séquences collectives évoquant la solidarité et la reconstruction

L’intégration de la dabké palestinienne, mêlée à des rythmes tunisiens, ne relève pas d’un simple emprunt folklorique. Elle affirme l’existence de racines communes et d’une mémoire qui dépasse les frontières

Visuellement, Labes impressionne par sa sobriété. La musique de Marine-Suzanne de Loye, interprétée en direct, accompagne le mouvement sans jamais le dominer, créant une tension constante entre silence, souffle et vibration. La lumière, les matières et les déplacements composent un espace mouvant où chaque image semble surgir d’un souvenir en train de s’effacer
La grande force du spectacle réside dans son refus d’imposer une lecture unique. Labes ne raconte pas une histoire fermée ; il ouvre un espace d’interprétation où chacun est invité à retrouver sa propre mémoire parmi ces corps en quête d’équilibre. Pourtant, un fil rouge demeure évident : si des lieux peuvent être détruits, certaines traces résistent à toute tentative d’effacement. Les territoires disparaissent parfois des cartes, mais ils continuent d’exister dans les récits, dans les corps et dans les œuvres d’art
En filigrane, la disparition du Quartier maghrébin dialogue inévitablement avec les destructions contemporaines à Gaza. Sans jamais verser dans le discours explicite, le spectacle rappelle que l’effacement d’un territoire est aussi une tentative d’effacer une mémoire. Or cette mémoire trouve toujours un nouveau refuge : un corps qui danse, une scène qui l’accueille, un artiste qui la transmet

C’est sans doute ce qui fait de Labes, l’une des propositions les plus marquantes de cette 60e édition du FIH, qui a trouvé ici une résonance particulière. Comme le démontre cette création, la mémoire ne survit pas seulement dans les archives ou les livres : elle demeure vivante dans les corps qui refusent l’oubli et dans l’art qui offre aux absents une nouvelle manière d’exister
Malek Chouchi




