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Fatma Bouvet de la Maisonneuve, cofondatrice du festival Kotouf 2026 : La lumière vient du Sud

À l’occasion de la deuxième édition du festival Kotouf, qui se déroule du 15-16 Octobre à Djerba en 2026, sa cofondatrice, Fatma Bouvet de la Maisonneuve, défend une ambition forte : faire du Sud une référence incontournable de la pensée mondiale

Placée sous le slogan « Littérature et Indépendance », cette édition entend faire de l’île un carrefour de création, de dialogue et de transmission, où les voix du Sud s’affirment et s’affranchissent des regards dominants. Écrivaine et psychiatre, elle revient sur le pouvoir libérateur de la littérature, le rôle essentiel de l’éducation et de la jeunesse, ainsi que son ambition de faire de Djerba une destination de tourisme littéraire, révélant une autre facette de l’île, au-delà de son image balnéaire

 

Quelle est la vision culturelle de ce festival, et qu’apporte cette deuxième édition de nouveau

Alors, cette deuxième vision n’est pas forcément une deuxième vision, parce qu’on a tout de même gardé le cap par rapport à notre idée initiale : mettre en valeur la pensée du Sud, se raconter entre pays du Sud, du Sud vers le Nord, mais surtout faire en sorte que le Nord commence à nous apprendre, à nous comprendre et à nous connaître

Parce qu’aujourd’hui, c’est le Sud qui regarde vers le Nord, alors que, moi, je considère que la lumière vient du Sud, que le soleil vient du Sud, que la luminosité vient du Sud

En fait, on s’en rend compte, en particulier lorsqu’on va dans nos pays, où il y a énormément de vigueur, d’énergie, d’effervescence et, comment dire, de matière et d’énergie intellectuelles, de jeunesse et de mouvements

Et donc, voilà, on concrétise cette idée dans le domaine de la pensée. On voudrait instaurer cette pensée du Sud comme l’un des repères fondamentaux de la pensée mondiale

La première édition portait déjà cette philosophie du festival et, pour le moment, celle-ci semble plaire

Cette année, pour nous, c’est un défi, parce qu’une première édition qui marche très, très bien, c’est comme un premier tube : c’est très difficile d’en faire un deuxième qui marche aussi bien

J’espère donc que cette deuxième édition se terminera bien, que tout le monde sera content. C’est une façon pour nous de nous installer et de faire de Djerba une capitale littéraire et intellectuelle incontournable de la pensée du Sud

Et cela, en Tunisie, et plus particulièrement dans le Sud de la Tunisie, c’était très important pour moi

-Sous le slogan « Littérature et Indépendance », de quoi la littérature doit-elle se libérer aujourd’hui, selon vous, pour retrouver toute sa force critique

Alors, moi, je pense d’abord que la thématique de l’indépendance était en lien avec le 70e anniversaire de l’indépendance tunisienne, la Tunisie étant l’un des premiers pays à s’être libérés de la colonisation française

Mais moi, qui suis écrivaine et qui soigne aussi les âmes, puisque je suis psychiatre en même temps, je sais à quel point la littérature est un refuge, à quel point elle est thérapeutique

Vous savez, je vais vous dire une chose assez saisissante : les personnes qui sont dépressives vous disent : « Je n’arrive plus à lire. » Et lorsqu’elles vont mieux, petit à petit, elles vous disent : « Docteur, je suis très contente parce que je suis parvenue à lire un petit paragraphe de quinze lignes. » Et quand elles vont beaucoup mieux, elles vous disent : Mon Dieu, vous savez, docteur, je suis arrivée à lire un livre. Cela fait des mois que je n’ai pas pu en lire un

Alors, vous voyez, la littérature, la lecture, vous permettent de pénétrer dans d’autres imaginaires, d’entrer dans d’autres esprits, d’en découvrir d’autres et de faire aussi un voyage intérieur

Et l’écriture, puisque je suis également écrivaine, c’est aussi une façon d’être soi tout en épousant d’autres figures, d’autres personnages

Mais, lorsqu’on est écrivain, c’est une question très complexe que vous posez là, parce que, quand on écrit, on a énormément de mal à se défaire de certaines conventions, de certaines choses. Alors, peut-être, effectivement, que l’écriture est en soi un acte d’indépendance et de libération. Mais cela reste très difficile, et c’est peut-être pour cela qu’il arrive que, par moments, l’écriture soit si douloureuse. C’est vrai, c’est une question très intéressante

Pour apporter un peu plus de nuances, exposer une idée, raconter une histoire ou dévoiler son imaginaire, c’est une façon de se mettre à nu. C’est très dérangeant, en fait

Moi, je sais que, lorsque j’ai écrit mes premiers livres, j’ai eu honte. J’ai été très contente de les voir imprimés, mais, à partir du moment où j’ai su qu’ils étaient mis en ligne, je me suis dit : Mais, en fait, les gens vont lire ! C’est comme si j’étais un livre à ciel ouvert

Et cela m’a fait très, très peur. Cela m’a vraiment fait très peur, et cela continue de me faire peur

J’ai commencé par écrire des essais. Maintenant, j’écris des romans, et c’est pire, parce que, dans les essais, je restais dans mon domaine professionnel, vous voyez. J’écrivais sur des sujets scientifiques, ou sur les liens entre la santé mentale et des questions sociales et politiques

Mais, à partir du moment où vous racontez de la fiction, vous mettez énormément de vous-même dans ce que vous écrivez. Il y a toujours un peu de vous, et, en particulier lorsque j’écris, il s’agit assez souvent d’une écriture engagée

On s’expose forcément à la critique, mais on s’expose aussi intimement. Et moi, je crois qu’il n’y a pas d’écriture qui fasse vibrer si elle ne vient pas de vos tripes et de votre intimité

Et cela, c’est difficile aussi, parce qu’on a tellement peur de s’exposer qu’on se retient. Avec le temps, on apprend un peu à se lâcher. Cela fait donc aussi partie de la libération

-Que peuvent apporter les rencontres entre écrivains, penseurs et artistes de divers horizons, dans le contexte singulier du Sud tunisien

C’est une très bonne question. D’abord, pourquoi avoir choisi Djerba

Djerba est une île très connue, malheureusement, pour le tourisme de masse et le tourisme balnéaire

Je vais vous dire une chose : l’année dernière, lors de la première édition, les auteurs sont venus sans grande conviction. Ils sont venus par curiosité, pour découvrir ce qu’était ce festival des littératures du Sud et visiter Djerba, dont tout le monde parlait. Certains connaissaient déjà l’île, d’autres non. Ils sont venus comme ça

En fait, nous avons commencé par leur faire visiter la mosquée Jemaâ Louta, une mosquée souterraine. Et ils se sont dit : Ah oui, quand même, Djerba, ce n’est pas seulement les plages et les eaux turquoise

Ensuite, nous leur avons montré des manuscrits anciens, ancestraux, et les Djerbiens étaient là

Les gens sont venus de France, de Tunis, de partout, de Gabès, de Médenine, des universités et de tout le pays. Il y a eu des échanges, des intelligences qui se sont rencontrées et mêlées. Et les gens se sont dit : En fait, nous ne connaissions pas les Tunisiens

Mais surtout, les Tunisiens se sont dit : Nous sommes curieux de nous rencontrer. Nous le méritons aussi. Nous méritons ce tourisme-là, ce tourisme culturel, ce tourisme littéraire

Et à Djerba, si vous discutez un peu avec les gens – moi, je ne suis pas d’ici, mais on peut dire que l’île m’a adoptée, vous constatez qu’ils sont lassés, vraiment lassés, d’être associés uniquement au tourisme, au business, à ce petit tourisme. Ce n’est même pas vraiment du tourisme : c’est du tourisme de masse

Je vais vous raconter une anecdote

Je suis allée acheter du machmoum pour accueillir nos invités. Le marchand de machmoum m’a demandé : C’est pour quoi ? Je lui ai répondu : Il y a un festival de littérature

Il m’a dit : Ah bon

Je lui ai dit : Oui, oui, il y a un festival de littérature. Vous pouvez venir, vous, vos enfants, vos amis, etc

Parce que nous, nous voudrions faire de Djerba un lieu de littérature et de tourisme littéraire

Il m’a regardée comme s’il n’y croyait pas vraiment, vous voyez ? Comme si les choses n’étaient pas possibles

Pourtant, nous avons constaté, en organisant les ateliers hier matin, et nous le constatons encore aujourd’hui, avec la présence du public et les questions qui ont été posées, qu’il existe une véritable soif de circulation culturelle et intellectuelle dans le Sud

Et pourquoi Djerba ? Parce que, mine de rien, Djerba fait rêver

Avec le temps, nous nous en rendons compte, parce que les gens nous le disent : En fait, c’est la première fois que nous voyons un bout de désert au milieu de l’eau

Et c’est vrai, on ne s’en rend pas compte

Vous êtes un bout de désert au milieu de l’eau

-Pourquoi est-il essentiel d’associer les institutions éducatives et les jeunes talents à la programmation du festival

Alors, on a véritablement la conviction que l’éducation est fondamentale à la construction d’un pays. Je ne suis pas la seule à le penser. Vous voyez les crises de l’Éducation nationale en France, qui est le pays dans lequel je vis, les crises de la scolarité, les problématiques liées à la scolarité, à l’apprentissage, les problématiques sociales, les inégalités dans l’apprentissage et dans l’accès à la culture, etc

Si ces inégalités commencent à s’installer dès le plus jeune âge, on commence déjà à creuser un énorme fossé et à démolir les fondements et les piliers d’un pays

Et nous, avec nos petites mains, j’espère qu’avec ce que vous ferez connaître de notre festival, nous pourrons avoir plus de force, davantage animer et mieux répondre aux attentes de cette jeunesse

Je vous assure, hier, en allant à un atelier dans une école primaire, nous avons d’abord découvert une cour de récréation remplie de jeunes. Dès que nous sommes entrés, ils sont tous venus vers nous en nous disant : Mais c’est vous pour l’atelier ? C’est vous pour l’atelier

L’atelier était plein. Il y avait plus de jeunes inscrits que prévu

Et à partir du moment où la jeunesse s’ouvre, où elle acquiert de la curiosité, le sens critique et la capacité de s’interroger sur le monde, sur sa place dans le monde, on a tout gagné pour l’avenir d’un pays. On a tout gagné

-Et finalement, quelles sont vos ambitions pour inscrire durablement ce festival dans les paysages culturels tunisien, arabe et africain

Nous, on a de très grandes ambitions. J’ai pas très envie de me comparer à d’autres festivals que j’ai vus dans le Nord, mais il se trouve que j’ai eu la grande chance de voyager au Brésil et de tomber, comme par hasard, dans une ville qui s’appelle Paraty, une ville qui ressemble étrangement à Djerba. C’est-à-dire que c’est une petite ville avec des rues piétonnes, etc

Je suis tombée par hasard au moment de la fin de la 23e édition du festival FLIP, qui est un festival mondialement connu. Il est sponsorisé par des sponsors dont je ne peux même pas citer le nom, parce que ce sont de très grands acteurs de l’industrie audiovisuelle et de tout ce que vous pouvez imaginer, des entreprises que l’on connaît tous dans le monde entier

Eh bien, ce festival est devenu incontournable. La ville vibre au rythme de ce festival pendant tout un week-end. Les commerçants, qu’il s’agisse des restaurateurs, des petites boutiques de souvenirs touristiques ou de tous ceux qui peuvent accueillir des visiteurs, vivent au rythme de la FLIP

Vous avez des milliers de personnes qui viennent de tout le Brésil pour rencontrer de grandes figures internationales de la littérature et discuter avec elles

C’est exactement le même esprit que l’on a envie de développer ici, mais eux en sont déjà à leur 23e édition

Ce que j’ai trouvé vraiment très touchant et très ressemblant par rapport à ce qu’on fait ici, c’est que le Brésil est un pays qui n’est pas riche. J’aurais pu citer un autre festival très connu, qui se déroule en France notamment, mais, dans cette ville-là, il y a un contraste

Il y a la jet-set de cette ville, comme il y a la jet-set de Djerba, mais aussi une population moins favorisée. Il y a la classe moyenne et les classes populaires. Et, en fait, ils ont réussi, avec ce festival, à réunir tout le monde

Vous avez un accès libre à de très grands auteurs dans de petites boutiques, dans des cafés, etc., pour discuter de littérature, faire des séances de dédicaces, etc. Les conférences, elles, sont payantes

Vous avez aussi une sorte de grande halle dans laquelle ils accueillent tous les jeunes qui ont envie de débattre de sujets littéraires, de sujets de société ou d’écrire de petits textes. C’est une immense halle

Ils ont donc une équipe de plus de 100 personnes, et chacun a un rôle

J’ai rencontré la responsable jeunesse de ce festival au Brésil et je lui ai proposé un partenariat avec nous. Donc, je pense que l’année prochaine, on aura des Brésiliens à Djerba

Malek Chouchi

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