Les îles Kuriat au cœur d’une journée dédiée au tourisme durable et à la préservation de la biodiversité

À quelques kilomètres de Monastir, les îles Kuriat racontent une autre histoire du tourisme. Celle d’un territoire où la beauté des plages n’est que la partie visible d’un patrimoine naturel beaucoup plus fragile. Des journalistes tunisiens, marocains et algériens ont découvert, le 24 Septembre 2026, cet écosystème insulaire dans le cadre d’une journée de terrain consacrée au tourisme durable, à l’écotourisme et à la conservation de la biodiversité.

Après plusieurs jours d’échanges consacrés aux transformations du tourisme en Méditerranée, les participants ont quitté les salles de conférence pour prendre le large. Cap sur les îles Kuriat, au large de Monastir, où l’association Notre Grand Bleu (NGB) a accompagné les participants dans une immersion au cœur de cet écosystème insulaire.
Le choix du site n’est pas anodin. Kuriat est à la fois un espace de tourisme, un territoire de conservation et un laboratoire d’expérimentation. L’archipel abrite des habitats marins et côtiers remarquables et constitue notamment un site majeur de reproduction de la tortue caouanne (Caretta caretta) en Tunisie. Les herbiers de posidonie (Posidonia oceanica), autre élément essentiel de cet écosystème, jouent également un rôle majeur dans la biodiversité marine et la protection du littoral.
Une île où chaque visiteur laisse une empreinte
Sur la Petite Kuriat, la question du tourisme durable devient immédiatement concrète. Les visiteurs arrivent sur un espace insulaire dont les ressources ne sont pas infinies et où la fréquentation humaine peut exercer une pression directe sur les habitats naturels.
Les aménagements et les dispositifs de sensibilisation ont été donc mis en place. Le sentier terrestre permet notamment de canaliser les déplacements des visiteurs et de limiter la dispersion de la fréquentation sur les espaces sensibles.
La démarche s’inscrit dans les efforts engagés depuis plusieurs années pour améliorer la gestion de l’espace naturel. Le projet Kuriat, porté notamment par le Centre d’Activités Régionales pour les Aires Spécialement Protégées (CAR/ASP), l’Agence de Protection et d’Aménagement du Littoral (APAL) et Notre Grand Bleu, a été conçu autour d’une approche de gestion durable et participative de l’aire marine et côtière. Il ne s’agit pas d’interdire le tourisme, mais plutôt d’en repenser les pratiques.

La caouanne, sentinelle des plages de Kuriat
Au cœur de cette journée se trouve une espèce devenue indissociable de l’identité écologique des Kuriat : la tortue caouanne.
Chaque année, les femelles de Caretta caretta viennent pondre sur les plages de l’archipel. Le site constitue l’un des principaux lieux de nidification de cette espèce en Tunisie. Le suivi scientifique de la reproduction y est réalisé depuis plusieurs décennies avec la participation de différents acteurs, dont l’INSTM, l’APAL, le SPA/RAC et Notre Grand Bleu.
En 2026, la saison de ponte a de nouveau rappelé l’importance du site. Le premier nid de la saison avait été identifié le 28 Mai sur la Grande Kuriat avant d’être transféré vers une pépinière écologique sur la Petite Kuriat afin de le protéger. Au début du mois de Juillet, Notre Grand Bleu faisait état de 45 nids recensés depuis le début de la saison.
Pour les journalistes présents, la découverte de la pépinière de nids n’était donc pas une simple étape du programme. Elle permettait de comprendre concrètement ce que signifie protéger une espèce lorsque son cycle de reproduction se déroule au milieu d’un espace également fréquenté par les humains.
La plage devient alors un espace partagé : lieu de ponte pour les tortues, espace de loisirs pour les visiteurs et territoire à préserver pour les générations futures.

Quand les tortues retrouvent la mer
Le moment le plus marquant de cette journée aura sans doute été le relâcher d’une tortue caouanne en mer, sous les yeux des participants et des visiteurs. Prise en charge et réhabilitée au Centre de soins des tortues marines de l’INSTM de Monastir, elle a ainsi pu retrouver son milieu naturel, donnant une dimension très concrète aux enjeux de conservation évoqués au cours de la journée. Journalistes, touristes et acteurs locaux ont assisté à cette remise à l’eau, transformant ce geste de conservation en véritable moment de sensibilisation.

Quelques instants plus tard, l’attention s’est portée vers la pépinière de nids. Une démonstration d’ouverture d’un nid a permis de découvrir les jeunes tortues ayant survécu à l’incubation. Les petites caouannes ont ensuite été accompagnées jusqu’à la mer, sous le regard des visiteurs.
Ces scènes, simples en apparence, donnent une autre dimension à la protection de l’espèce. Derrière chaque nid suivi, chaque tortue soignée et chaque jeune relâché se trouve un travail de surveillance, de protection et de sensibilisation mené pendant toute la période de reproduction.
À Kuriat, la tortue caouanne est ainsi devenue bien plus qu’une espèce à protéger : elle constitue un véritable fil conducteur entre conservation scientifique, mobilisation associative et sensibilisation du public.
Voir une tortue regagner la mer puis assister à l’émergence de ses jeunes, permet de mesurer concrètement ce que signifie préserver un habitat naturel. Sur cette île, la biodiversité n’est plus une notion abstraite : elle se laisse observer, toucher du regard et, surtout, elle rappelle que chaque saison de ponte représente une nouvelle bataille pour la survie de l’espèce.

La posidonie, une forêt sous-marine que l’on ne voit presque pas
À Kuriat, la biodiversité se découvre aussi sous la surface.
Les banquettes de posidonie déposées sur les plages peuvent parfois être perçues comme des déchets par les visiteurs. Elles sont pourtant le résultat naturel du fonctionnement des herbiers marins. La posidonie océanique (Posidonia oceanica) constitue un habitat essentiel de Méditerranée et participe à la protection des côtes contre l’érosion.
Sous l’eau, ces herbiers forment de véritables écosystèmes qui servent de refuge, de zone d’alimentation et de nurserie à de nombreuses espèces.
Cependant, cette richesse est fragile. Les activités nautiques et notamment le mouillage des embarcations peuvent provoquer l’arrachage ou la dégradation des herbiers. Ainsi, la mise en place de mouillages écologiques représente un élément important de la gestion du site : elle permet de réduire la pression exercée par les ancres sur les fonds marins sensibles.
À Kuriat, la transition écologique passe donc aussi par des équipements très concrets : faire en sorte qu’un bateau puisse accueillir des visiteurs sans détruire l’écosystème qui les attire.

Observer les oiseaux plutôt que simplement regarder la mer
La journée a également ouvert une fenêtre sur une biodiversité souvent moins visible du grand public : celle des oiseaux.
L’activité de birdwatching proposée aux participants a permis de porter le regard au-delà du littoral et d’observer les îles comme une étape pour l’avifaune méditerranéenne.
Parmi les espèces d’intérêt associées à l’archipel figure notamment la sterne naine, identifiée parmi les cibles de conservation du site. Les Kuriat constituent également un espace fréquenté par différentes espèces d’oiseaux marins et migrateurs.
Cette dimension est importante pour comprendre ce que peut être un tourisme véritablement fondé sur la nature. Le visiteur ne vient plus seulement « profiter de la plage » : il apprend à observer un milieu, à reconnaître ses espèces et à comprendre les interactions entre les différents éléments de l’écosystème.
Le tourisme devient alors un outil possible de sensibilisation, à condition que la fréquentation soit pensée en fonction de la capacité du milieu à la supporter.
Quand les aménagements deviennent des outils de conservation
À Kuriat, le développement touristique n’est pas complètement opposé à la conservation. Tout dépend de la manière dont les activités sont organisées.
La création du sentier terrestre, les dispositifs de sensibilisation et les efforts visant à mieux encadrer les activités touristiques participent à cette logique.
Les mouillages écologiques constituent l’un des exemples les plus parlants. Leur principe est simple : éviter que les embarcations des opérateurs touristiques jettent directement leurs ancres sur les herbiers de posidonie.
Le projet Kuriat avait précisément identifié la mise en place d’un système de mouillage écologique comme une action permettant de préserver les herbiers de Posidonia oceanica.
Ce type de mesure illustre une évolution importante : la conservation ne consiste pas uniquement à fermer les espaces naturels à l’activité humaine, mais aussi à réorganiser les usages afin d’en réduire les impacts.
Une biodiversité sous pression
Derrière l’image paradisiaque des Kuriat se cache toutefois un équilibre fragile.
Les documents consacrés au site identifient plusieurs pressions : fréquentation touristique, surexploitation des ressources halieutiques, braconnage et espèces invasives. La tortue caouanne est elle-même exposée à plusieurs risques sur les plages de ponte, tandis que les jeunes tortues peuvent être confrontées à des prédateurs et aux perturbations liées à la fréquentation humaine.
La posidonie, quant à elle, est particulièrement sensible aux activités humaines, notamment au mouillage des bateaux. Sa dégradation est d’autant plus préoccupante que les herbiers sont des habitats essentiels et contribuent à la stabilité des fonds et du littoral.
Ces réalités donnent une autre profondeur au concept de tourisme durable. Il ne suffit pas de qualifier une destination d’« écologique ». Encore faut-il que les activités qui y sont développées soient compatibles avec les capacités de régénération du milieu.
Kuriat, une école grandeur nature pour les médias
Pour les journalistes maghrébins présents, cette journée a surtout permis de passer de la théorie à l’observation.
Les discussions menées depuis le début de l’atelier sur le tourisme durable, la biodiversité et les nouvelles formes de fréquentation touristique ont trouvé à Kuriat une traduction très concrète.
Une tortue caouanne et son nid, un herbier de posidonie, une sterne naine, un sentier, une bouée de mouillage ou encore une cabane de sensibilisation deviennent autant de portes d’entrée pour raconter les mutations du tourisme méditerranéen.
Autant d’éléments qui invitent à déplacer le récit touristique vers celui d’un territoire vivant, où se croisent enjeux environnementaux, activités humaines et nouvelles pratiques de découverte.

De la destination touristique au territoire à préserver
Les îles Kuriat montrent finalement que la question n’est pas de choisir entre tourisme et conservation. Le véritable défi consiste à déterminer quelles formes de tourisme peuvent trouver leur place dans un espace naturel fragile et à quelles conditions.
Cette approche rejoint les orientations développées en Tunisie autour de l’écotourisme, dont le ministère de l’Environnement souligne le potentiel dans différentes régions du pays.
Ce changement de perspective commence par le regard, celui du visiteur invité à observer plutôt qu’à consommer, celui des professionnels appelés à adapter leurs pratiques, celui des associations et des scientifiques qui documentent et protègent et celui des journalistes, dont le rôle est de raconter ce qui se joue derrière la carte postale.
Une île n’est pas seulement une plage, et une destination touristique n’est pas seulement un nombre de visiteurs.
À Kuriat, la tortue caouanne, la posidonie, les oiseaux marins et tout un écosystème discret rappellent une évidence : Une destination ne peut préserver son attractivité sans préserver les ressources qui en font la richesse.
Malek Chouchi




