” Rondō Veneziano à Carthage : L’élégance du baroque en musique

Le Théâtre antique de Carthage s’est transformé, le 4 Août, en une fenêtre ouverte sur la Venise du XVIIᵉ siècle. Dans ce décor chargé d’histoire, l’orchestre italien Rondō Veneziano a offert bien davantage qu’un concert : une expérience esthétique où musique, costumes, scénographie et mémoire patrimoniale se sont rencontrés dans un dialogue subtil entre tradition et modernité. Sous la direction de son fondateur, le maestro Gian Piero Reverberi, le public a été convié à un voyage musical empreint de raffinement, dans ce qui restera comme le dernier concert de l’artiste à la tête de son ensemble

Fondé en 1979, Veneziano occupe une place singulière dans le paysage musical international. Alors que la musique électronique et le disco dominaient les scènes occidentales, Reverberi faisait le pari d’un retour aux sonorités du baroque, tout en les inscrivant dans une écriture contemporaine. Une démarche audacieuse qui lui a permis de vendre des dizaines de millions d’albums à travers le monde et de bâtir une identité artistique immédiatement reconnaissable

Le concept du groupe repose sur une alchimie soigneusement élaborée. Les structures mélodiques et les formes héritées du XVIIᵉ et du début du XVIIIᵉ siècle dialoguent avec des arrangements modernes, tandis que les musiciens apparaissent vêtus de somptueux costumes inspirés de l’époque baroque. Cette esthétique, devenue la signature de l’ensemble, dépasse la simple reconstitution historique : elle crée un univers où la musique se donne autant à voir qu’à entendre

À Carthage, cette immersion a commencé dès l’entrée des artistes. Une trentaine de musiciens ont pris place sur scène sous les applaudissements nourris d’un public venu nombreux. Les longues robes richement ornées, les perruques élaborées et l’élégance des costumes ont immédiatement installé l’atmosphère. Le Théâtre antique, avec ses pierres millénaires et son ouverture sur la Méditerranée, semblait offrir un écrin naturel à cette évocation d’une Venise fastueuse, autre grande cité de civilisation méditerranéenne

Le concert s’est ouvert avec Station di Venezia, composition publiée en 1993. Dès les premières mesures, le ton était donné : une musique vive, énergique, où les cordes classiques dialoguent avec une orchestration contemporaine. L’œuvre résume parfaitement l’identité musicale de Veneziano. Si l’influence d’Antonio Vivaldi est perceptible dans certaines progressions harmoniques et certains mouvements de cordes, les compositions de Reverberi ne relèvent jamais de la simple imitation. Elles revendiquent une écriture originale qui transpose l’esprit du baroque dans un langage accessible au public d’aujourd’hui
L’atmosphère s’est ensuite adoucie avec Magico Incontro, avant que Danza Mediterranea ne déploie toute sa richesse expressive, portée par une introduction au piano puis par l’entrée progressive de l’ensemble orchestral. San Marco, hommage à la place emblématique de Venise, a prolongé cette évocation de la Sérénissime. Sur l’écran géant, images de canaux, palais, gondoles et carnavals accompagnaient les interprétations, renforçant l’immersion sans jamais détourner l’attention de la musique
L’un des moments les plus marquants de la soirée est survenu lorsque Reverberi a quitté son pupitre de chef pour s’installer au piano afin d’interpréter Perle d’Oriente. La délicatesse du thème pianistique, progressivement enrichi par les cordes et les percussions, a donné naissance à une montée en intensité particulièrement émouvante. Ce dialogue entre retenue et puissance illustre l’une des grandes qualités d’écriture du compositeur : faire naître l’émotion sans céder à l’effet démonstratif
Le programme a également fait la part belle aux œuvres emblématiques du répertoire de l’ensemble, notamment Veneziano, La Giudecca, Casanova, Sinfonia per un Addio, Marco Polo ou encore Misteriosa Venezia
Chaque morceau a suscité une réaction enthousiaste du public. Les applaudissements, souvent prolongés et rythmés, ont parfois semblé devenir une composante supplémentaire de la partition, témoignant d’une véritable communion entre les artistes et les spectateurs

Au-delà de la qualité musicale, cette représentation possédait une dimension symbolique. Lors de la conférence de presse organisée après le concert, Reverberi est revenu sur la naissance de son projet artistique
À l’époque de la musique électronique et du disco, dans les années 70, je voulais créer quelque chose de différent. C’était ma manière de faire une révolution contre cette mode
Le maestro a également annoncé que cette représentation à Carthage constituait son dernier concert comme chef d’orchestre de Veneziano. Il transmettra désormais la direction musicale au pianiste qui l’accompagnait lors de cette tournée. Une page importante de l’histoire de l’ensemble se referme ainsi dans l’un des festivals les plus prestigieux du bassin méditerranéen

Cette soirée rappelle aussi que le succès populaire ne se limite pas aux grandes productions de variétés ou aux musiques actuelles. En accueillant un ensemble instrumental au répertoire atypique, le Festival international de Carthage (FIC) confirme sa vocation de rendez-vous ouvert à la diversité des expressions artistiques. L’engouement du public pour Veneziano démontre qu’il existe une véritable curiosité pour des propositions musicales exigeantes lorsqu’elles sont portées par une mise en scène soignée et une identité artistique forte

Dans un paysage culturel souvent dominé par l’immédiateté, le concert de Veneziano a offert une parenthèse de beauté, où patrimoine, musique savante et création contemporaine se sont harmonieusement rencontrés. Une soirée d’une rare élégance qui restera parmi les moments marquants de cette édition du FIC, dont la programmation se poursuit jusqu’au 19 Août avec d’autres rendez-vous très attendus
Malek Chouchi



