ثقافة

Marcel Khalifé au FIH 2026 : la voix d’un monde qui résiste

Il est des artistes dont la présence dépasse le simple événement culturel. Des artistes qui ne montent pas seulement sur scène, mais qui habitent un espace de mémoire, de poésie et d’engagement. Marcel Khalifé appartient à cette rare catégorie. Pour son retour au Festival International de Hammamet (FIH), dans le cadre de la 60ᵉ édition, le maître libanais du oud a offert bien davantage qu’un concert : une traversée intime de l’histoire arabe contemporaine, où la musique devient un acte de résistance, un refuge et une promesse d’espérance

Annoncée complète depuis la publication de la programmation, cette soirée figurait parmi les plus attendues de cette édition. Les gradins du Théâtre de plein air de Hammamet se sont remplis bien avant le début du spectacle. Aux côtés des admirateurs de longue date se mêlaient de jeunes spectateurs venus découvrir pour la première fois l’univers de celui qui demeure l’une des figures majeures de la musique arabe contemporaine. En contemplant cette foule intergénérationnelle, Khalifé a confié avec émotion

J’aime toujours revenir en Tunisie. J’aime venir au Festival de Hammamet… C’est le public qui fait l’artiste

Une déclaration accueillie par une salve d’applaudissements, témoignant de la relation singulière qu’il entretient avec le public tunisien

Cette nouvelle rencontre s’inscrit dans une histoire de fidélité entre l’artiste et la Tunisie. Elle prolonge également la résidence artistique qu’il a menée en octobre 2025 à Douz, dans le cadre du festival Najaa El Fan, où il avait partagé son expérience avec de jeunes musiciens tunisiens. Une expérience qui illustre son attachement à la transmission autant qu’à la création

Dès les premières notes de « Yatir Al Hamam », suivies de « Fi El Bal Oughniya », le temps semble suspendu. Avant même de commencer à chanter, Khalifé lance au public, avec la simplicité qui le caractérise

? Vous vous souvenez encore des paroles

La réponse ne se fait pas attendre. Des centaines de voix reprennent immédiatement le texte, transformant le théâtre en une immense chorale. À plusieurs reprises, l’artiste s’efface volontairement, laissant le public poursuivre seul les chansons devenues partie intégrante de la mémoire collective arabe

Plus qu’un récital, le spectacle prend alors la forme d’un dialogue. Entre deux morceaux, Khalifé raconte une anecdote, évoque un souvenir ou partage l’histoire de la naissance d’une composition. Chaque chanson devient le chapitre d’un récit où la musique se nourrit de la poésie, de l’expérience humaine et du temps qui passe

Au fil d’un répertoire d’une remarquable densité, l’artiste interprète plusieurs de ses œuvres les plus emblématiques, inspirées notamment des poèmes de Mahmoud Darwich, dont il demeure l’un des plus fidèles passeurs. « Rita », « Khabbi’ni », « Intadherha », « Muntasib Al Qama Amshi », « Ouhinnou Ila Khobzi Oummi » et « Fi El Bal Oughniya » résonnent comme autant de pages d’une œuvre où se rencontrent l’amour, l’exil, la liberté, la mémoire et la dignité humaine

L’un des moments les plus émouvants survient lorsque Khalifé raconte sa relation avec Darwich. Il évoque l’appel que le poète lui avait adressé depuis Paris, après l’invasion israélienne du Liban en 1982, pour lui parler du poème « Intadherha ». Resté plusieurs années sans musique, ce texte finira par trouver sa mélodie grâce à cette amitié profonde entre deux immenses figures de la culture arabe. Racontée avec pudeur, cette histoire donne une résonance nouvelle à l’interprétation de la chanson

La musique, chez Khalifé, ne se dissocie jamais du monde. Entre deux œuvres, il évoque les blessures du Liban, les villages dévastés, les réfugiés et les souffrances du peuple palestinien à Gaza. Le théâtre répond par de longues ovations et des slogans de soutien à la Palestine. Avant d’interpréter « Khiyam », il précise qu’il ne s’agit pas d’une musique de désespoir, mais d’une œuvre porteuse d’espérance, dédiée à celles et ceux qui vivent aujourd’hui sous les tentes de l’exil

Autour de lui, un ensemble de musiciens d’une remarquable précision fait dialoguer oud, qanûn, violons, flûtes et percussions dans une écriture musicale raffinée

Le concert offre également un moment suspendu lorsque son fils, le violoncelliste Sary Khalifé, rejoint la scène pour interpréter « Salaat ». Seul avec son violoncelle, il déploie un jeu d’une grande sensibilité, où les maqâms orientaux rencontrent les techniques de la musique classique occidentale. Construite dans une lente montée en intensité avant de revenir au silence, cette pièce contemplative semble raconter le parcours d’un être humain en quête de paix dans un monde traversé par les conflits. Le long silence qui suit la dernière note, immédiatement rompu par une ovation nourrie, témoigne de la puissance de cette interprétation

Le concert s’achève dans une atmosphère de communion avec « Ya Bahriya Heila Heila », reprise en chœur par un public qui transforme une nouvelle fois le théâtre en espace de partage

Lors de la conférence de presse qui a suivit le spectacle, Khalifé revient sur ce qui l’a le plus marqué au cours de cette soirée : la diversité du public. Voir réunis enfants, jeunes, parents et grands-parents autour d’un même répertoire constitue, selon lui, la plus belle preuve que la musique demeure un langage universel capable de relier les générations. Il souligne également la qualité de l’écoute du public tunisien, rappelant que le silence pendant une œuvre vaut parfois autant que les applaudissements

L’artiste révèle également avoir achevé un projet d’envergure inspiré de « Al-Jidariya » de Darwich. Fruit de plus de deux années de travail, cette création réunira orchestre symphonique, chœur, théâtre et danse, tout en faisant réentendre la voix enregistrée du poète. Le musicien tunisien Dhafer Youssef participera également à cette œuvre ambitieuse

Interrogé sur la place de l’art dans un monde traversé par les crises, Khalifé répond avec une lucidité empreinte d’espoir

S’accrocher à l’espoir est devenu plus difficile. Mais même si cet espoir paraît impossible, je continuerai à m’accrocher à cet impossible

Pour lui, une chanson ne remplit pas seulement son rôle lorsqu’elle porte un message politique. Elle le fait tout autant lorsqu’elle célèbre l’amour, la beauté et l’humanité. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a choisi d’ouvrir son concert avec « Yatir Al Hamam », véritable hymne à la paix et à la fraternité. Quant à « Ya Bahriya Heila Heila », il confie éprouver une joie particulière lorsqu’il entend le public la reprendre. À ses yeux, c’est sans doute le plus beau destin qu’une chanson puisse connaître : devenir un bien commun, inscrit dans la mémoire collective

À Hammamet, Marcel Khalifé n’a pas seulement donné un concert. Il a rappelé, avec une humilité intacte et une exigence artistique rare, que la musique peut encore réunir les générations, préserver la mémoire des peuples et porter, envers et contre tout, une irréductible espérance

Malek Chouchi

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