Dar Ben Abbes, ou l’art de faire dialoguer les rives et les mémoires

À Téboursouk, loin des circuits culturels convenus et des capitales saturées de vitrines artistiques, une maison s’est muée en lieu de respiration. Dar Ben Abbes n’est pas seulement une résidence d’artistes : c’est une expérience de retour, de lenteur et de sens, où la création s’enracine dans la mémoire et le paysage

Dans cette médina du Nord-Ouest tunisien, le temps semble suivre un autre rythme. Les collines ondulent, les oliveraies s’étendent jusqu’à l’horizon, et Dougga, la majestueuse cité antique, veille à quelques kilomètres comme un rappel silencieux de la profondeur historique du lieu. C’est dans cet environnement que Dar Ben Abbes ouvre ses portes à des artistes venus de Tunisie, de Belgique et du monde méditerranéen, leur proposant un séjour de création qui se veut autant intérieur que artistique
Une maison comme point d’ancrage

L’histoire de Dar Ben Abbes commence bien avant qu’elle ne devienne résidence d’artistes. Elle est d’abord une maison familiale, chargée de souvenirs, de voix et de passages. Mahmoud Ben Abbes y est né et y a grandi, avant que la vie ne l’emporte vers d’autres horizons. Longtemps, cette demeure est restée en retrait, menacée par l’usure du temps et l’oubli. Sa restauration n’a pas été un simple chantier architectural, mais un acte de sauvegarde intime, presque un dialogue avec l’enfance

Plutôt que de figer la maison dans une nostalgie muséale, son propriétaire a choisi de lui donner une nouvelle fonction : celle d’un lieu vivant, tourné vers l’avenir. Ainsi est née l’idée d’une résidence artistique, pensée comme un espace de rencontre entre disciplines, générations et cultures
Un parcours entre économie et culture

Le projet puise aussi sa force dans le parcours singulier de Mahmoud Ben Abbes. Après une carrière réussie en Belgique, marquée par l’expertise comptable, la logistique internationale et la diplomatie économique, il aurait pu se contenter d’un retour discret aux origines. Il a préféré transformer son expérience et ses réseaux en levier culturel

Son engagement s’est formalisé avec la création de la Fondation Ben-Abbes, reconnue d’utilité publique en Belgique. La fondation ne se limite pas à soutenir Dar Ben Abbes : elle s’inscrit dans une vision plus large de coopération culturelle, éducative et patrimoniale entre la Tunisie et l’Europe, en particulier la Belgique. Autour de lui, des personnalités issues de divers horizons contribuent à donner au projet une dimension collective et durable
Créer au rythme du territoire

À Dar Ben Abbes, l’artiste n’est pas isolé dans une tour d’ivoire. Le lieu invite à la marche, à la contemplation et à l’échange. La résidence encourage les créateurs à s’imprégner de la région, à dialoguer avec ses habitants, à laisser le territoire influencer leurs œuvres

La philosophie du lieu repose sur une idée simple : la création ne se consomme pas, elle se partage. Chaque séjour artistique a vocation à se conclure par un moment ouvert au public, exposition, lecture, concert…, créant ainsi un lien direct entre l’artiste et la communauté locale. Dans une région souvent marginalisée sur le plan culturel, cette interaction revêt une importance particulière
Redonner vie aux lieux et aux liens

Dar Ben Abbes s’inscrit également dans une réflexion plus large sur le patrimoine et son devenir. Téboursouk, comme beaucoup de villes de l’intérieur tunisien, possède des édifices chargés d’histoire mais fragilisés par le temps. La fondation envisage, à terme, de contribuer à la restauration et à la revalorisation de certains de ces lieux, afin qu’ils retrouvent une fonction sociale et culturelle
Cette démarche s’accompagne d’initiatives intellectuelles et artistiques plus larges, à l’image de rencontres, de concerts et de colloques internationaux organisés en Tunisie, explorant les héritages méditerranéens et les dialogues entre civilisations. Autant d’actions qui témoignent d’une volonté de penser la culture comme un vecteur de dialogue et de partage, loin de toute segmentation
Une ambition discrète, mais tenace

Loin des grandes déclarations, Dar Ben Abbes avance avec une modestie assumée. Le projet se construit pas à pas, dans une logique de qualité plutôt que de volume. Son ambition n’est pas de rivaliser avec les grandes institutions culturelles, mais d’offrir un lieu juste, cohérent, fidèle à son territoire et à son histoire
À Téboursouk, Dar Ben Abbes rappelle que l’art peut naître d’une maison, d’un souvenir et d’un engagement personnel, pour peu qu’on lui donne le temps et l’espace nécessaires. Dans un monde pressé, cette résidence propose une autre voie : celle d’une création enracinée, partagée et profondément humaine
Malek Chouchi




