FIH 2026: Le retour magistral de Yasmine Hamdan à Hammamet

Huit années se sont écoulées depuis sa dernière apparition en Tunisie. Pourtant, dès les premières notes, il est apparu que le lien entre Yasmine Hamdan et son public n’avait rien perdu de son intensité

Invitée phare de la troisième soirée du Festival international de Hammamet 2026, la chanteuse, compositrice et interprète libanaise a offert bien davantage qu’un concert : une traversée sensible de la mémoire, de l’exil et de l’identité, portée par une musique qui refuse les frontières esthétiques comme les certitudes
Mémoire comme fil conducteur
Dans le cadre de cette 60e édition placée sous le slogan « Endless Memories », la présence de Hamdan résonnait avec une évidence particulière. Son dernier album, I Remember I Forget, dialogue naturellement avec cette thématique anniversaire, faisant de la mémoire un territoire de création où s’entremêlent souvenirs personnels, héritages collectifs, blessures et renaissances
Je sens que le thème de la mémoire me poursuit, confie l’artiste
Je crois qu’il y a beaucoup de choses qui bougent. L’époque est houleuse, effervescente. La mémoire est toujours présente, tel un socle, au fil de nos déplacements géographiques. Elle me poursuit au gré des festivals, y compris ici, à Hammamet. Et qui dit mémoire évoque aussi l’oubli
Cette réflexion éclaire l’ensemble de son œuvre. Avec Hamdan, la mémoire n’est jamais une simple nostalgie. Elle devient une matière vivante, mouvante, parfois douloureuse, qui nourrit une création profondément contemporaine. Entre électronique, expérimentations sonores et poésie chantée en arabe, l’artiste bâtit un univers où les traditions dialoguent avec les langages musicaux les plus actuels, sans jamais céder aux conventions
Face à un amphithéâtre de Hammamet conquis, composé d’un public attentif et connaisseur, l’artiste a livré une prestation d’une rare intensité. Dès les premiers morceaux, la communion s’installe. Les spectateurs se laissent porter par une scénographie épurée où chaque chanson devient un récit, chaque silence une respiration
Tout au long du concert, Hamdan n’a cessé d’exprimer son affection pour la Tunisie et sa gratitude envers un public qu’elle retrouve après une longue absence. Une émotion palpable qui confère à cette soirée une dimension intime, presque familiale

Quand la scène devient un espace de résistance
Le répertoire proposé tisse un dialogue entre passé et présent. Les titres de son dernier album côtoient des morceaux devenus emblématiques de son parcours, parmi lesquels Hal, Mor, Vows, Shadia, Hon et Al Jamilat. Le concert atteint son apogée avec Al Balad, avant de s’achever sur l’incontournable Beirut, véritable hymne à une ville meurtrie mais toujours debout
Au-delà de la performance musicale, Hamdan fait de la scène un espace de parole. Sans discours démonstratif, elle rappelle les souffrances qui traversent le Moyen-Orient, évoquant la résistance des femmes palestiniennes ainsi que les blessures persistantes de son Liban natal. Ses chansons racontent l’appartenance autant que l’exil, le déracinement autant que la quête d’identité

Art comme refuge et comme héritage
Je suis originaire d’une région profondément secouée par les tragédies, les pertes, les guerres et les traumatismes, et j’ai le sentiment de vivre dans deux espace-temps : le Liban et ma vie en France, ou celle menée partout où la musique m’emmène, explique-t-elle
Cette double appartenance irrigue toute son écriture. Ses textes donnent voix aux fragilités individuelles tout en faisant écho à une mémoire collective marquée par les conflits. Pourtant, jamais son œuvre ne sombre dans le désespoir
À travers mes chansons, je crie mes fragilités, mes peines, tout en gardant l’espoir et en chantant la douceur de mon peuple. Une douceur qui me rappelle la générosité et l’accueil des Tunisiens. C’est la tendresse d’un peuple qui fait sa richesse
Ces mots trouvent un écho particulier dans une époque traversée par les fractures, les déplacements forcés et les violences. La musique de Hamdan apparaît alors comme un espace de résistance sensible, où l’art permet de préserver ce qui risque d’être effacé : les langues, les récits, les émotions et les mémoires

Artiste majeure de la scène arabe contemporaine
Depuis les débuts avant-gardistes de Soap Kills, groupe pionnier de la scène électronique arabe, jusqu’à sa carrière solo internationale, Yasmine Hamdan n’a cessé de repousser les limites de son langage artistique. Elle s’affirme aujourd’hui comme l’une des voix majeures de la création arabe contemporaine, capable d’allier expérimentation musicale, profondeur poétique et engagement humaniste sans jamais sacrifier l’émotion
À Hammamet, ces retrouvailles avec le public tunisien ont pris des allures de célébration, tout en incarnant la promesse d’une artiste qui, sans jamais renier ses racines, ne cesse de réinventer son langage musical. Chez Yasmine Hamdan, la mémoire n’est pas un refuge, mais une force vive qui éclaire le présent et ouvre des perspectives d’avenir
Malek Chouchi




